Par le chercheur anonyme,
Le lancement de l’Agenda national de transformation de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation à Diamniadio a, une fois de plus, rassemblé enseignants, universitaires et représentants institutionnels autour d’un discours ambitieux. Pourtant, derrière les promesses de modernisation et les déclarations d’intentions, se cache une réalité plus sombre : des réformes sans effectivité, des acteurs-clés marginalisés et une absence criante de résultats concrets en matière de performance académique, d’insertion professionnelle et de qualité de la formation.
Si les conclaves se multiplient, les résultats tangibles, eux, brillent par leur absence. Il est temps de remettre en cause cette approche bureaucratique et de recentrer le débat sur les véritables leviers de transformation : les enseignants-chercheurs, les étudiants et les professionnels du secteur, plutôt que sur des stratégies de communication politique.
- Des réunions solennelles, mais des résultats en demi-teinte
1.1. Un énième agenda sans bilan des précédents
Depuis des années, l’enseignement supérieur sénégalais est marqué par des plans stratégiques (PRES, PUDES, etc.) dont les évaluations restent confidentielles, voire inexistantes.
- Où sont les indicateurs de performance ?
- Quel impact sur l’employabilité des diplômés ?
- Quelles améliorations dans la qualité pédagogique ?
L’absence de benchmarking rigoureux et de retours d’expérience rend ces nouvelles annonces suspectes. Comme le souligne un rapport de la Banque mondiale (2022), « les réformes de l’enseignement supérieur en Afrique peinent souvent à passer du discours à l’action en raison d’un manque de suivi et d’évaluation ».
1.2. La marginalisation des acteurs de terrain
Les enseignants-chercheurs, premiers concernés par les réformes, sont souvent réduits au rôle de figurants dans ces grandes messes institutionnelles.
- Consultations superficielles : Les propositions des syndicats et associations pédagogiques sont rarement intégrées.
- Décisions verticales : Les orientations sont souvent imposées sans expérimentation ni concertation réelle.
Pourtant, ce sont eux qui portent au quotidien les défis de la recherche, de l’encadrement et de l’innovation pédagogique.
- Les vrais défis ignorés : Employabilité, qualité et gouvernance
2.1. Une employabilité en crise malgré les discours
Le Sénégal affiche un taux de chômage des diplômés supérieurs avoisinant les 30% (ANSD, 2023). Pourtant, les réformes se concentrent sur :
- La visibilité politique (lancements médiatisés, signatures de conventions).
- Des partenariats internationaux peu suivis d’effets.
Où sont les filières adaptées au marché ?
Pourquoi ne pas généraliser l’alternance et les incubateurs professionnels ?
Des modèles comme les « instituts de renoms » ou l’ESP montrent pourtant que l’adéquation formation-emploi est possible, mais ces bonnes pratiques ne sont pas étendues.
2.2. Une qualité académique en berne
- Surcharge des amphis : Certaines filières accueillent plus de 1 000 étudiants pour un seul enseignant.
- Manque de moyens : Laboratoires sous-équipés, bibliothèques obsolètes.
Le classement de Shanghai 2023 ne compte aucune université sénégalaise, alors que des pays comme l’Afrique du Sud ou l’Égypte s’y distinguent.
2.3. Une gouvernance opaque et centralisée
- Les universités manquent d’autonomie réelle (budget, recrutement, innovation curriculaire).
- La politisation des nominations freine l’efficacité managériale.
- Pour une approche pragmatique : Benchmarking et effectivité
3.1. S’inspirer des modèles qui marchent
- Le Maroc a mis en place des universités professionnalisantes (ex. : Université Mohammed VI Polytechnique).
- Le Rwanda a drastiquement amélioré son système via des partenariats sectoriels (avec Google, Carnegie Mellon).
Pourquoi ne pas appliquer ces bonnes pratiques ?
3.2. Donner la parole aux praticiens
- Associer systématiquement les syndicats enseignants et les étudiants dans les comités de pilotage.
- Créer des observatoires indépendants pour évaluer les réformes.
3.3. Prioriser le financement opérationnel
- Allouer des budgets directs aux laboratoires et aux incubateurs.
- Conditionner les financements internationaux à des résultats mesurables.
Conclusion : L’urgence d’un changement de paradigme
L’enseignement supérieur sénégalais a besoin d’actions concrètes, pas de nouveaux slogans. Plutôt que des agendas « transformationnels » sans moyens ni suivi, il faut :
✅ Évaluer rigoureusement les politiques passées.
✅ Impliquer les enseignants et professionnels dans la co-construction.
✅ Copier les modèles réussis ailleurs (benchmarking)**.
✅ Miser sur l’autonomie et l’innovation pédagogique.
Sans cela, les conclaves resteront des théâtres d’intentions, et les universités sénégalaises continueront de produire des diplômés sans débouchés. Il est temps d’agir !
Références :
- Banque Mondiale (2022), « Enseignement supérieur en Afrique : Les défis de l’employabilité ».
- ANSD (2023), « Enquête sur l’emploi au Sénégal ».
- Classement de Shanghai 2023.
