Trois semaines après le lancement du Plan de Redressement Économique et Social (PRES) par le Premier ministre Ousmane Sonko, le gouvernement sénégalais se retrouve confronté à une inflexion décisive du pilotage macroéconomique. La récente mission du Fonds monétaire international à Dakar, conclue le 26 août 2025, a substitué aux ambitions affichées par le PRES une feuille de route plus rigoureuse, davantage ancrée dans les fondamentaux macroéconomiques et les impératifs de transparence. Le FMI n’a pas simplement pris note du PRES : il l’a contourné.
À l’origine, le PRES fut présenté comme la réponse gouvernementale à la crise de la dette déclenchée par le rapport de la Cour des comptes du 12 février 2025, qui a révélé une dette publique dissimulée sur la période 2019‑2023. Toutefois, conçu dans l’urgence et centré sur une mobilisation fiscale accrue, ce plan peinait à proposer un cadrage stratégique cohérent. Il ne reposait sur aucun scénario macroéconomique crédible, ne s’accompagnait d’aucun cadre budgétaire pluriannuel, et ignorait les limites d’élasticité fiscale dans une économie déjà éprouvée. Son orientation punitive, fondée sur une pression fiscale accrue, risquait d’étouffer la reprise sans stimuler l’investissement.
La visite du FMI a, quant à elle, procédé à une réévaluation en profondeur du cadre macroéconomique. Les données de dette publique, révisées par le cabinet Forvis Mazars, ont été confirmées, portées de 74,4 % à 111 % du PIB à fin 2023, puis à 118,8 % en 2024. Ces chiffres établissent une rupture définitive avec l’optimisme des projections officielles dans la Vision Sénégal 2050, et rendent caduques les hypothèses implicites des Plans de développement qui en découlent. En réalité, le PRES qui est venu pour essayer de recadrer les plans initiaux, n’a été évoqué dans le communiqué final de la mission du FMI que de manière superficielle et diplomatique, mais n’entre pas dans les priorités évoquées pour un nouveau programme d’appui en perspective.
La disjonction est ainsi manifeste et révélatrice. Là où le PRES prônait un redressement fiscal autocentré, sans véritable réflexion sur la soutenabilité ni sur les effets redistributifs, le FMI a proposé une séquence réformatrice fondée sur six leviers structurants : recentrage de la gestion de la dette, audit des arriérés de paiement, réforme de la chaîne de la dépense, consolidation des comptes du Trésor, renforcement du Comité national de la dette, et création d’une base unifiée des engagements financiers de l’État.
Fait notable, le Ministre de l’Économie, du Plan et de la Coopération internationale n’a pas pris une part visible dans les échanges. Si son absence physique lors des réunions de haut niveau peut relever de contraintes contextuelles, elle révèle aussi une fracture institutionnelle préoccupante. Le PRES, porté par les services du Premier ministre, semble n’avoir fait l’objet d’aucune intégration approfondie dans l’architecture budgétaire et économique nationale en perspective. La démarche du FMI, au contraire, s’inscrit dans une vision cohérente, adossée à une stratégie plus viable, et à des ancrages programmatiques internationaux.
En réalité, le PRES aura davantage relevé d’un exercice de communication politique que d’une stratégie économique. Il visait à réaffirmer la capacité de l’État à reprendre la main après le scandale de la dette cachée, mais il s’est affranchi de toute soutenabilité structurelle. L’économie réelle, hors hydrocarbures, reste en grande difficulté, avec une croissance de seulement 3,1 % au premier trimestre 2025. Dans ce contexte, augmenter les dépenses de fonctionnement de l’Etat et augmenter les prélèvements fiscaux sans relancer la demande risque de contracter encore davantage l’activité, au lieu de la dynamiser.
Le FMI, pour sa part, a proposé un agenda plus ambitieux mais aussi plus réaliste, axé sur quatre priorités : réforme de la gestion publique, relance des secteurs stratégiques, équité sociale et renforcement de la résilience climatique. Ce cadrage permettrait à l’État d’accéder à un nouveau programme, fondé sur des critères de crédibilité financière, de transparence institutionnelle et d’impact social. Aucun de ces fondements n’était structuré dans le PRES.
La séquence actuelle révèle un double déficit de gouvernance : déficit de données fiables, à travers la manipulation des chiffres de la dette, mais aussi déficit de cohérence stratégique, illustré par un PRES qui n’a convaincu ni les partenaires techniques ni les acteurs économiques nationaux, plus particulièrement le secteur privé et les PME/PMI. Redresser ces deux dimensions exige bien plus qu’un plan d’urgence ou une simple révision fiscale.
Le PRES ne sera certainement pas officiellement enterré. Il pourrait subsister comme document d’orientation théorique d’un rêve de souveraineté ou comme composante marginale des futurs échanges. Mais il ne constitue plus la matrice de référence. Le FMI a clairement rétabli les lignes rouges : la sortie de crise au Sénégal devra reposer sur la sincérité budgétaire, l’unification des institutions, et une programmation ancrée dans la réalité.
Dr Abdourahmane Ba
Ingénieur Statisticien et Docteur en Management
Expert en Développement International, Management, Évaluation des Politiques Publiques, Suivi et Évaluation
