Alors que s’ouvre, du 28 mai au 4 juin 2025, un dialogue national attendu, le Sénégal a rendez-vous avec lui-même. Contrairement aux concertations passées, souvent convoquées dans l’urgence ou sous pression, ce moment s’inscrit dans un contexte politique stable, porteur d’espoir et de légitimité populaire. Ce texte propose une lecture analytique, engagée et prospective de ce dialogue, en mettant en lumière ses implications profondes pour l’État, les institutions et l’avenir démocratique du pays.
Le dialogue national du 28 mai ne doit pas réformer à la marge. Il doit instituer. Car ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement le calendrier électoral, mais bien l’avenir de la République et la solidité de ses fondations.
Trop de dialogues ont été pensés pour désamorcer. Celui-ci doit fonder. Car le Sénégal n’est pas simplement à la croisée des chemins : il est à un moment de clarification profonde. Un moment où la légitimité politique est là, où la stabilité est acquise, et où la demande populaire appelle autre chose que des compromis à courte vue. C’est précisément cette rare combinaison — paix institutionnelle, transition maîtrisée, et attente de rupture — qui rend le rendez-vous du 28 mai décisif.
Ce que le pays doit produire à travers ce dialogue, ce n’est pas une nouvelle liste de recommandations. C’est un cadre. Une méthode. Une exigence. Nous ne pouvons plus nous permettre de corriger sans structurer, de promettre sans transposer, de réformer sans instituer.
Parmi les sujets susceptibles d’être abordés figure notamment l’inscription automatique sur les listes électorales, souvent évoqué comme une avancée attendue. Mais une telle mesure ne saurait être pensée comme une simple amélioration technique. Elle appelle une refonte profonde de l’état civil, une numérisation rigoureuse, un identifiant unique pour chaque citoyen. Elle serait en réalité une porte d’entrée vers une administration plus moderne, plus fiable, plus inclusive. Une administration capable de mieux planifier les politiques sociales, fiscales, éducatives. En d’autres termes, un État plus intelligent.
Le système de parrainage pourrait également être remis en question. Tel qu’il fonctionne aujourd’hui, il semble avoir atteint ses limites en matière de crédibilité. Le maintenir tel quel serait conforter le soupçon. Le supprimer brutalement créerait un vide. Il conviendrait donc de le refonder : équilibré géographiquement, digitalisé, auditable en temps réel, validé par une autorité indépendante. Ce serait non seulement un gage d’équité électorale, mais un pas de géant vers une démocratie plus participative et plus traçable.
Dans cette même logique d’optimisation du processus électoral, l’introduction d’un bulletin unique pour le vote pourrait constituer une avancée concrète, rapide à mettre en œuvre et peu coûteuse. Ce dispositif, largement éprouvé ailleurs, réduirait les fraudes, simplifierait la logistique et garantirait une transparence renforcée du scrutin. Son adoption serait une innovation de taille, à la fois symbolique et fonctionnelle, pour moderniser le rituel démocratique.
Autre chantier institutionnel d’envergure : l’architecture de l’exécutif. Le flou entretenu autour du rôle réel du Premier ministre, les interrogations sur une éventuelle Vice-présidence, traduisent une incertitude politique nuisible à la performance gouvernementale. Le Sénégal a besoin de clarté. De continuité. D’efficacité. La Vice-présidence, à défaut de missions précises, risquerait de devenir une coquille vide. À l’inverse, une Primature renforcée, dotée de pouvoirs clairs de coordination, de suivi et d’évaluation, offrirait au gouvernement un véritable centre nerveux. Elle permettrait de piloter l’action publique avec cohérence, méthode et anticipation. Cela supposerait de sanctuariser son autonomie politique, fonctionnelle et budgétaire.
La question du temps politique désarticulé pourrait aussi être soulevée. Les élections sénégalaises, trop nombreuses, trop rapprochées, empêchent la continuité des politiques publiques. Un quinquennat républicain unifié, synchronisant les scrutins, donnerait à l’État un horizon de gouvernance stable, et à la société, une respiration démocratique plus saine.
Enfin, le système partisan, souvent jugé dysfonctionnel, mérite d’être assaini. La prolifération de partis sans base sociale, sans programme, sans légitimité populaire, affaiblit le débat et brouille la représentation. Conditionner l’existence d’un parti à la transparence, à la démocratie interne et à un seuil minimal de représentativité n’est pas un luxe. C’est une exigence de lisibilité républicaine.
Mais pour que ce dialogue soit plus qu’un évènement, il faudra une rupture de méthode. Chaque proposition issue de cette concertation devra faire l’objet d’un acte juridique clair : loi, décret, réforme constitutionnelle. Un mécanisme de suivi, indépendant, ouvert, devra en garantir la mise en œuvre. Car une réforme sans redevabilité reste un effet d’annonce. Et un État qui ne délivre pas ses engagements finit par perdre sa légitimité.
Le 28 mai, ce n’est pas la démocratie sénégalaise qui est convoquée. C’est l’État lui-même. Et il le fait dans un contexte exceptionnel : celui où une génération de jeunes dirigeants, à la fois patriotes, ouverts d’esprit et profondément attachés aux valeurs républicaines, tient les rênes du pouvoir. Ils incarnent une rupture d’approche, une fraîcheur politique et une capacité d’écoute qui donnent à ce dialogue une chance historique d’aboutir là où tant d’autres ont échoué. Il faut saluer leur mérite, leur lucidité et leur volonté affirmée d’élever le débat au service exclusif de l’intérêt général. Aucun parti politique ne peut instrumentaliser sa non-participation comme levier de chantage ou comme stratégie d’évitement. Ce dialogue dépasse le cadre partisan : il engage la nation dans ce qu’elle a de plus fondamental — son architecture républicaine, sa gouvernance future, son exigence de justice et de modernité. Ce que nous allons juger, ce n’est pas seulement la volonté de discuter, mais la capacité de construire. Construire des institutions solides. Des processus clairs. Un ordre politique stable.
Ce pays, souvent présenté comme un modèle d’alternance, peut désormais devenir un modèle d’institution. Pas parce qu’il vote régulièrement, mais parce qu’il se dote enfin d’un cadre durable, juste et anticipateur.
Hady TRAORE
Expert conseils
Gestion Stratégique et Politique Publique-Canada
