Le Sénégal vit un moment particulier de son histoire politique et économique, marqué par l’arrivée au pouvoir d’Ousmane Sonko et par une volonté affirmée de rompre avec les logiques de dépendance qui ont structuré l’économie nationale depuis les indépendances. Cette rupture passe par une posture que certains qualifient de « fiscalisme », c’est-à-dire une volonté de redresser les finances publiques par une mobilisation interne accrue des recettes fiscales, une réduction des exonérations et une augmentation du taux de pression fiscale. Au-delà des chiffres, cette orientation se veut le levier d’un rééquilibrage plus large, une manière de repositionner le Sénégal sur la scène du Sud global en assumant une souveraineté financière et cognitive. Mais ce projet, qui s’inscrit dans le cadre du Plan de redressement économique et social, ne peut être compris sans analyser sa portée sociale et sans le situer dans le cadre théorique de la convergence anticipatoire, qui permet de mettre en évidence la criticité des choix présents à la lumière des futurs en gestation.

En effet, la convergence anticipatoire, comme théorie, postule que les sociétés doivent penser leur avenir non pas comme une extrapolation linéaire du présent, mais comme une anticipation des pressions qui viennent du futur et qui, en quelque sorte, déterminent déjà les choix actuels. Dans ce sens, le fiscalisme de Sonko ne peut être réduit à une simple politique de finances publiques : il représente la tentative d’un État africain de se préparer à une mutation inévitable du système international et de répondre à l’appel pressant d’un futur qui sera, qu’on le veuille ou non, africain dans ses dynamiques démographiques, sociales et économiques.Ce fiscalisme repose sur l’idée qu’aucune souveraineté politique n’est possible sans une souveraineté budgétaire. Or, le Sénégal, comme beaucoup d’États africains, est pris dans la double contrainte d’une dette croissante et d’une dépendance aux financements extérieurs, notamment du FMI et de la Banque mondiale. Sonko choisit de prendre le contre-pied de cette logique : au lieu de rechercher une perfusion permanente, il entend mobiliser les ressources internes, élargir l’assiette fiscale, taxer de manière plus juste les secteurs comme le foncier, l’immobilier, les appels internationaux, et réduire les exonérations qui, entre 2019 et 2022, ont coûté plus de 2000 milliards de francs CFA au budget national. Cette orientation, en apparence technocratique, porte une dimension éminemment sociale : il s’agit de redistribuer les efforts fiscaux de manière équitable, d’impliquer davantage les grandes entreprises et les secteurs rentables, tout en dégageant des marges de manœuvre pour investir dans la santé, l’éducation et la décentralisation économique. Mais cette posture se heurte à une double tension. D’une part, elle risque de décourager certains investissements si elle est appliquée de manière brutale, car la fiscalité peut être perçue comme punitive dans un contexte où les marges de profit sont déjà minces. D’autre part, elle suppose une administration fiscale efficace, transparente et capable d’éviter les abus et la corruption. L’impact social de ce choix sera donc déterminé par la manière dont l’État parviendra à équilibrer rigueur et justice, contrainte et incitation.

La convergence anticipatoire nous oblige à interroger ce fiscalisme non pas seulement à partir des urgences présentes, mais à partir des pressions futures. Le futur qui appelle le Sénégal n’est pas celui d’un petit pays dépendant, mais celui d’une nation inscrite dans un continent de 2,5 milliards d’habitants à l’horizon 2050, un continent jeune, dynamique et au centre des recompositions géopolitiques mondiales. L’Afrique est en train de devenir le cœur démographique de l’humanité, et cette réalité impose des choix radicaux. Le Sud global est en effervescence, multipliant les alliances Sud-Sud et réclamant une place dans la gouvernance mondiale. Le multilatéralisme de demain ne sera pas celui des institutions figées issues de 1945, mais un multilatéralisme ouvert, polycentrique, où les voix africaines devront compter. Or, aucune voix ne sera audible si elle est portée par des économies fragiles, dépendantes des subventions extérieures et incapables de financer leur propre développement.

Le fiscalisme de Sonko doit être lu dans ce contexte : il n’est pas seulement un projet comptable, mais une stratégie de préparation pour une Afrique qui doit prendre la parole dans le concert mondial. La criticité de cette posture réside dans le fait que le Sénégal n’a pas le luxe d’attendre. Chaque retard, chaque compromis qui reconduit la dépendance extérieure, éloigne le pays de la trajectoire anticipée par les mutations futures.Il y a toutefois une contradiction apparente : le fiscalisme peut apparaître comme un choix impopulaire dans l’immédiat, car il exige des sacrifices, il alourdit la charge des entreprises et des contribuables, il limite la marge de consommation des ménages. Socialement, cela peut générer des frustrations, des mouvements de contestation, voire un rejet du projet lui-même. Mais si l’on applique le prisme de la convergence anticipatoire, on comprend que ces sacrifices actuels peuvent être lus comme des anticipations nécessaires pour éviter des crises plus graves dans l’avenir. Le Sénégal, comme l’ensemble du Sud global, fait face à une transformation inévitable : soit il s’arrime à un futur où il demeure périphérique et dépendant, soit il investit dès aujourd’hui dans sa souveraineté, quitte à en payer le prix politique et social. Le pari de Sonko est de miser sur la conscience citoyenne, sur la capacité du peuple sénégalais à comprendre que la souveraineté a un coût, mais qu’elle ouvre sur une dignité collective et une capacité d’agir qui sont inestimables.Le développement économique, dans ce cadre, ne se réduit pas à des infrastructures ou à des taux de croissance. Il s’agit d’un projet sociétal, où l’agriculture, l’industrialisation, la décentralisation et l’exploitation des ressources naturelles doivent converger pour bâtir un modèle endogène. Là encore, la convergence anticipatoire nous éclaire : la Casamance ne doit pas être pensée seulement comme une région agricole actuelle, mais comme le grenier futur de l’Afrique de l’Ouest ; Matam ne doit pas être envisagé seulement comme une région enclavée, mais comme un pôle futur de production d’engrais au service de la souveraineté alimentaire régionale. Les hydrocarbures du Sénégal ne doivent pas être considérés comme une rente de court terme, mais comme une ressource de transition qui permet d’investir dans les énergies renouvelables et dans une économie durable. En ce sens, le développement économique que propose l’actuel gouvernement n’est pas une simple continuation du Plan Sénégal Émergent ; il est une tentative de reconfiguration à partir des signaux faibles du futur, une manière de faire converger les anticipations locales avec les dynamiques globales.L’impact social de ce projet est immense. Si le Sénégal parvient à maîtriser ses finances par une fiscalité juste, à investir dans ses régions et à bâtir une économie décentralisée, cela transformera la vie quotidienne des citoyens : réduction du chômage, amélioration des services publics, émergence d’un tissu industriel local, revalorisation du monde rural. Mais le contraire est tout aussi vrai : si la fiscalité est mal appliquée, si elle est perçue comme confiscatoire, si les recettes mobilisées ne sont pas investies dans des projets tangibles et équitables, le risque est grand de voir se développer un ressentiment social, une défiance à l’égard de l’État, et un rejet de la politique économique.

La convergence anticipatoire nous rappelle que ces choix ne sont pas neutres : ils tracent les contours du futur, et un mauvais arbitrage aujourd’hui peut produire des fractures ingérables demain. Dans le Sud global, l’expérience du Sénégal sera scrutée avec attention. Beaucoup de pays africains se posent la même question : comment sortir de la dépendance aux bailleurs internationaux ? Comment financer leur développement par leurs propres moyens ? Comment bâtir une souveraineté qui ne soit pas un slogan mais une réalité économique et sociale ? Si le Sénégal réussit son pari fiscal, il deviendra un modèle, une preuve qu’un pays africain peut assumer son autonomie financière tout en maintenant une dynamique de croissance. Si, au contraire, il échoue, cela renforcera le scepticisme et le cynisme de ceux qui considèrent que les pays du Sud ne peuvent se développer qu’à travers l’aide extérieure. Le futur africain, qui appelle avec force, exige donc une responsabilité immense dans les choix actuels.

Ainsi, l’enjeu n’est pas seulement économique ou fiscal : il est civilisationnel. L’Afrique, à travers des initiatives comme celle du Sénégal, est en train de répondre à l’appel du futur en affirmant sa capacité à se gouverner elle-même, à produire ses propres modèles, à contribuer au multilatéralisme non pas comme assistée mais comme partenaire. La convergence anticipatoire montre que le multilatéralisme ouvert qui se profile – avec la montée des BRICS, avec la remise en cause des monopoles occidentaux, avec les recompositions géopolitiques – ne pourra être crédible que si l’Afrique arrive à y entrer avec une voix forte et des économies solides. L’histoire jugera donc non pas seulement les intentions, mais la capacité du Sénégal à transformer ce fiscalisme en outil de justice sociale et en levier de développement inclusif.

L’originalité du projet réside dans son inscription dans une logique d’anticipation : anticiper la fin de l’aide facile, anticiper la compétition accrue pour les ressources, anticiper la demande démographique et sociale d’une jeunesse nombreuse et impatiente, anticiper enfin la nécessité d’un multilatéralisme où l’Afrique ne sera respectée que si elle se respecte elle-même. C’est dans ce sens que la posture de Sonko, aussi critiquée soit-elle, possède une criticité essentielle. Elle confronte le pays à un choix de maturité : assumer le coût de la souveraineté ou continuer à déléguer son avenir à d’autres. L’impact social de cette décision se mesurera sur plusieurs décennies : éducation, emploi, santé, mobilité sociale. Mais c’est dès aujourd’hui que le récit doit être construit, car le futur n’attend pas.En définitive, le fiscalisme de Sonko et le projet de développement économique du Sénégal ne sont pas seulement des questions de chiffres et de politiques publiques. Ils représentent un tournant dans l’histoire du pays et, plus largement, une expérimentation pour l’Afrique et le Sud global. Leur criticité, lue à travers la convergence anticipatoire, réside dans le fait qu’ils cherchent à répondre à un futur pressant, à un avenir qui appelle l’Afrique à se lever comme sujet et non plus comme objet de l’histoire. La question n’est pas de savoir si le pari est risqué ; elle est de comprendre que ne pas le tenter serait encore plus risqué, car cela reviendrait à s’exclure du futur.

Et c’est peut-être là le sens profond de cette posture : un acte de foi dans la capacité du Sénégal, et au-delà du continent, à répondre à l’appel d’un futur africain au sein d’un multilatéralisme ouvert et en recomposition.Note sur les auteursCette publication est réalisée par le Centre de Liaison et de Transfert (Ndukur), un espace de recherche et de médiation intellectuelle basé au Canada, Québec, et à Thies, consacré à la valorisation des savoirs africains, en partenariat avec Ma Revue de Presse, plateforme de veille critique et d’analyse sur les grands enjeux nationaux et internationaux. Ensemble, ils conjuguent rigueur scientifique et lecture citoyenne pour nourrir le débat public au Sénégal et dans le Sud global.

Moussa SARR, Ph.D.Président Directeur Général