Farida Bemba Nabourema

Pendant des années, j’ai cherché à comprendre pourquoi, malgré les indépendances politiques, notre continent reste prisonnier des mêmes chaînes. J’ai écouté, observé, étudié. J’ai plongé dans nos histoires précoloniales, dans les récits falsifiés par les colons, dans les luttes héroïques de nos peuples, dans les trahisons qui ont suivi, dans les promesses non tenues par nos élites. Et à travers ces années de réflexion, une certitude s’est imposée : notre problème n’est pas seulement politique ou économique. Il est également moral et structurel. Nos sociétés, telles qu’elles fonctionnent aujourd’hui, sont construites sur des bases que nous n’avons pas choisies et que nous n’avons pas cessé de reproduire, parfois sans même en avoir conscience.

J’ai vu des générations entières naître dans l’injustice, grandir dans l’injustice, et apprendre à la tolérer comme une fatalité. J’ai vu des peuples croire que la pauvreté, la corruption, la dictature ou la dépendance sont des malédictions naturelles, comme si notre destin était écrit ailleurs. J’ai vu des discours qui prétendent libérer l’Afrique tout en reproduisant à l’intérieur de nos familles, de nos communautés et de nos institutions les mêmes rapports de domination que nous combattons à l’extérieur.

Il m’a fallu du temps, beaucoup de temps, pour comprendre que se dire simplement panafricaniste ne suffit pas. Le panafricanisme est un vaste courant qui porte des voix multiples, parfois contradictoires. Mais mon expérience, mes recherches et mes combats m’ont amenée à mettre un nom sur le terme qui correspond à ma vision : le panafricanisme constructiviste.

D’abord qu’est ce c’est que le constructivisme? Le constructivisme est avant tout un courant de pensée qui traverse plusieurs disciplines: philosophie, sciences sociales, éducation, psychologie, relations internationales.
Ce n’est pas une idéologie politique au sens strict, mais plutôt une manière de comprendre comment se forment nos idées, nos valeurs et nos systèmes.

Son principe central est que la réalité sociale est construite par les êtres humains. Autrement dit, ce que nous considérons comme “normal”, “inévitable” ou “naturel” dans la société à savoir nos institutions, nos lois, nos hiérarchies, nos croyances etc, n’est pas donné par la nature ou une vérité immuable, mais résulte d’une création collective, souvent façonnée par l’histoire, la culture et les rapports de force.

Cela signifie aussi que rien de tout cela n’est figé : ce qui a été construit peut être déconstruit et reconstruit autrement. En philosophie et en sociologie, cette approche sert à analyser les fondations invisibles de nos sociétés. En politique, elle rappelle que les structures de pouvoir actuelles ne sont pas éternelles. En éducation, elle souligne que la connaissance elle-même est une construction issue de l’expérience et de l’interaction humaine.

Pourquoi est-ce que je jumelle le constructivisme et le panafricanisme ?

Je me trouve à la croisée du constructivisme et du panafricanisme parce que l’un me donne la méthode et l’autre me donne la mission.
Le panafricanisme fixe l’objectif : l’unité, la liberté, la prospérité et la souveraineté des peuples africains. Le constructivisme apporte la démarche : comprendre que nos réalités politiques, économiques et culturelles ont été construites; souvent contre nous et que nous pouvons en bâtir de nouvelles, cette fois pour nous et par nous.

Résister au colonialisme, au néocolonialisme et aux dictatures ne suffit pas si nous laissons intactes les structures héritées. Il faut les remplacer par des institutions, des valeurs et des modèles forgés à partir de nos réalités, de nos savoirs et de nos aspirations.

Le panafricanisme constructiviste est ma réponse à l’urgence d’une Afrique qui doit se libérer en bâtissant. Comme militante, j’ai appris que résister est vital, mais qu’aucune victoire durable ne naît de la seule opposition. J’ai compris que la liberté ne se reçoit pas : elle se construit et je pense que nos peuples portent déjà en eux les ressources intellectuelles, culturelles et matérielles pour inventer leur propre avenir.

Le panafricanisme constructiviste part d’un principe simple : nous devons déconstruire les héritages toxiques qui nous enchaînent et édifier, à leur place, des institutions, des valeurs et des modèles façonnés par et pour les Africains.
Ce principe s’oppose aux visions déterministes qui assignent aux Africains des limitations prétendument “naturelles” ou “culturelles” comme l’idée que l’Africain ne pourrait pas gouverner démocratiquement, prospérer économiquement, ou inventer ses propres modèles.

En tant que panafricaniste, je refuse cette vision fataliste. Je crois que notre société africaine peut être repensée et reconstruite à partir de nos propres valeurs, de notre histoire et de notre créativité collective. Le panafricanisme que je défends n’est pas tourné uniquement vers la libération politique ou la souveraineté économique : il s’attaque aussi à la reconstruction morale, éthique et citoyenne de nos nations, afin de bâtir un continent libre, juste et uni.

Le panafricanisme constructiviste est à la fois un refus catégorique du fatalisme et un engagement absolu envers la reconstruction totale de nos sociétés.

Le Positionnement Moral

Notre approche morale repose sur la conviction que la dignité humaine est non négociable. Je considère qu’aucun projet politique, économique ou social ne peut être légitime s’il se construit sur la déshumanisation, l’exploitation ou l’exclusion d’une partie de la population.
Le constructivisme, appliqué au plan moral, signifie que nous avons la responsabilité de bâtir des valeurs communes qui refusent la normalisation de l’injustice et de la violence, même lorsqu’elles sont socialement tolérées ou historiquement héritées.

Le Positionnement Civique et Citoyen
Je défends un républicanisme civique, où chaque citoyen est à la fois bénéficiaire et gardien des libertés collectives. Être constructiviste sur le plan civique, c’est considérer que la citoyenneté active n’est pas innée mais se cultive par l’éducation, la participation et la responsabilisation.
Je crois que la société africaine doit s’appuyer sur une redéfinition de la citoyenneté qui intègre nos traditions participatives, tout en garantissant l’égalité des droits et des devoirs.

Le Positionnement Éthique
Sur le plan éthique, je m’oppose à toutes les formes de domination, qu’elles soient coloniales, néocoloniales ou internes. L’éthique constructiviste implique d’interroger nos propres pratiques pour éviter de reproduire, au sein de nos sociétés, les schémas d’oppression que nous combattons au niveau politique.
Cela signifie promouvoir la transparence, la justice, et la cohérence entre discours et action, tant dans les institutions publiques que dans le structures privées et communautaires

J’ai vu trop d’efforts se perdre faute de vision cohérente. Trop de peuples se libérer d’une chaîne pour en accepter une autre. C’est pour briser ce cycle que je porte et que je propage cette école de pensée : pour rappeler que nous avons le pouvoir et le devoir de construire, nous-mêmes, les fondations morales, civiques et éthiques de notre avenir.

Le panafricanisme constructiviste n’est pas un idéal théorique mais un processus dynamique qui repose sur quatre axes opérationnels que sont:

  1. La reconstruction morale et culturelle
  2. La construction citoyenne et institutionnelle
  3. L’exemplarité éthique et la transparence
  4. L’unification et la souveraineté

Le panafricanisme constructiviste se distingue par :
Sa vision active de la construction sociale : là où d’autres courants se focalisent sur l’unité politique ou sur la renaissance culturelle, le panafricanisme constructiviste insiste sur la reconstruction des fondations morales et institutionnelles avant l’édifice continental.

Son refus du déterminisme : contrairement à certaines approches qui idéalisent le passé ou se contentent de reproduire des modèles extérieurs, il pose que tout est perfectible et adaptable aux réalités contemporaines.

Sa centralité sur le citoyen : il ne place pas les élites ou les états au centre, mais les communautés, en partant du local pour aller vers le continental.

Sa cohérence éthique : la lutte contre la domination extérieure n’a de sens que si elle s’accompagne d’une lutte contre les oppressions internes.

Nous héritons de nos aînés :
De Nkrumah : la vision de l’unité politique et économique africaine comme condition de la souveraineté.
De Sankara : l’intégrité morale, l’audace de rompre avec les tutelles extérieures, l’autosuffisance comme objectif stratégique.
De Cabral : l’importance de la culture comme arme de libération et de la lutte idéologique contre le fatalisme.
De Fanon : la nécessité de désaliéner nos esprits et de briser la reproduction interne des systèmes coloniaux.

En quoi notre critique est différente?

Parce qu’elle est intersectionnelle : nous analysons la domination comme un système qui agit à la fois au niveau politique, économique, culturel et psychologique, et nous attaquons toutes ses dimensions simultanément.

Parce qu’elle est auto-critique : nous ne limitons pas nos dénonciations aux ennemis extérieurs, mais nous questionnons nos propres pratiques, nos propres élites et nos propres habitudes sociales.

Et enfin, elle est méthodique : notre approche n’est pas seulement militante ou émotionnelle ; elle est structurée, avec des étapes concrètes, mesurables et adaptables dans le temps.

Dans les semaines et les mois à venir, je partagerai en détail ma vision du panafricanisme constructiviste. Ce sera un travail approfondi, dense, mais que je m’efforcerai de rendre clair et accessible. Je remercie donc celles et ceux qui me suivent, qui me lisent et qui m’accompagnent dans ce cheminement.

Farida Bemba Nabourema
Citoyenne Africaine Désabusée!

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