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Le CINÉMA DE L’OBSESSIONNELLE MÉMOIRE

De Djibril Diop Mambéty, le monde du cinéma sénégalais retiendra beaucoup de choses. Une silhouette majestueuse, des mots trainés plus qu’ils ne sont prononcés, des films d’avant-garde, une ampleur de sentiments et des attitudes d’une obsessionnelle grandeur. Un de ses amis – pas de ces gens connus ou aspirant à la célébrité, qui revendiquent une proximité souvent exagérée avec lui – Badou Ndao, raconte : « Un jour Djiby vient me chercher avec sa  »Deux Chevaux » et me demande de l’accompagner à Thiaroye. Je lui demande : « Que va-t-on y chercher ». Il me répond : « ne pose pas de question, viens, c’est tout ».

Ils descendent à Thiaroye, dans les rues sablonneuses, Djiby demande aux gens assis devant leurs maisons s’ils connaissaient une dame dont lui-même ne sait pas le nom, et qu’il a connue,  » Il y a looongteeeemps » devant le cinéma Al Akbar. Le cinéaste était alors à peine sorti de l’adolescence. Badou découvre effaré que Djibril cherche une veille femme, vendeuse de cacahuètes devant la salle de cinéma, aujourd’hui disparue, du quartier Niari Talli. La recherche dure un temps appréciable, et enfin, le cinéaste déjà célèbre retrouve la vielle femme qui, bien sûr, ne connait pas l’auteur de Touky Bouky. Ce film réalisé en 1973 était passé comme une comète, trop rapide, trop lumineuse dans le ciel de la création cinématographique d’alors. Il est aujourd’hui classé parmi les cent meilleurs films du patrimoine cinématographique mondial, et a été restauré en 2013 par la fondation « World Cinema Project » de Martin Scorsese. Touky Bouky, Mambetty, génie précoce, l’a réalisé à 27 ans, en 1973.

Le film, sorti devant l’étonnement de quelques-uns parmi les cinéphiles avertis pour ses audaces de tous types, voire l’ébahissement et la totale perdition chez certains parmi eux, sa diffusion-commercialisation auprès du grand public d’alors fut un flop. Sorti un an plus tard, en 1974, « Baks- Yamba » de Momar Thiam est, semble-t-il à ce jour encore, le plus grand succès commercial du cinéma sénégalais. Il est aujourd’hui entré dans l’oubli sauf pour les historiens du cinéma et autres chercheurs, comme bien des films qui ont remué les foules durant ces belles années du cinéma sénégalais.

Or, en janvier 2O19, plus de vingt ans après le décès de Djibril, dans les colonnes du Monde, Jacques Mandelbaum écrivait : « Sur le champ de ruine du cinéma africain, belle utopie trop tôt enterrée, la lumière de quelques étoiles brille encore très fort dans le ciel des cinéphiles. Parmi elles, le météore sénégalais Djibril Diop Mambéty, autodidacte de génie sortant des clous du cinéma d’auteur occidental aussi bien que de l’épure du film de village africain. » Suivra une analyse croisée des deux seuls longs métrages, Touky Bouky et Hyènes, qui ont largement suffi à installer Mambéty au Panthéon mondial du cinéma. Cette fable sur l’exode rural et l’émigration, met en scène Mory, un exilé rural, personnage que Mandelbaum qualifie de rimbaldien et Anta, jeune étudiante défroquée des bidonvilles, un couple qui rêve d’embarquer pour la France. Suivra « une campagne à la Bonnie and Clyde, grand carnaval esthétique où l’onirisme, l’humour et le dépassement imaginaire des asservissements de la tradition et du colonialisme emportent tout sur son passage »

Ce Djibril Diop qui a quitté sa petite voiture pour arpenter à pied les rues difficiles de Thiaroye afin de retrouver cette femme, qui ne le connait pas, est un homme mûr. Il n’a cure de la gloire, après ce premier long métrage, chef d’œuvre cinématographique qui va l’installer dans l’histoire du 7e art. Ça tombe bien, la vieille femme aussi n’en aurait cure. C’est quoi cinéma à ses yeux, si ce n’est ce lieu où elle se rendait pour vendre ses cacahuètes, gagner petitement sa vie quand elle en avait la force ? Qu’est-ce que lui veut ce longiligne jeune homme, un peu dépenaillé, aux manières fines, avec son grand sourire charmeur ? Mambetty lui raconte alors leur histoire.

Adolescent, il était avec un ami qui avait acheté un cornet de cacahuète à la dame devant le cinéma Al Akbar, et qui avait refusé de partager avec Djibril qui en fut affecté. La vendeuse, touchée, lui avait offert un cornet. Bien sûr, la dame au grand cœur n’a aucun souvenir de cela. Djibril, lui. Si. Et il était venu la remercier comme il avait toujours rêvé pouvoir le faire, un jour. Après avoir bien fait rire la dame, les deux hommes la quittent, en la laissant plus encore ébahie. Djibril lui avait remis 300 000 francs.

Boubacar Boris Diop, romancier sénégalais, scénariste et dramaturge, a fait publier dans le journal Le Témoin numéro 1385 du 16 octobre 2020, un super texte, profond, consacré à la rencontre entre Djibril Diop Mambetty et F. Dürrenmatt, dramaturge suisse allemand, auteur considérable, « nobélisable », dit la critique, en tout cas, presque un Dieu en suisse, dont la rencontre intellectuelle, créative, presque mystique avec Djibril Diop Mambéty est à l’origine du dernier long métrage du regretté cinéaste sénégalais.

Le propos de Boris est surtout d’abord de s’étonner, puis de scruter, et enfin de comprendre cette improbable rencontre entre ces deux monstres sacrés de la création artistique, l’un Africain, l’autre Européen, de générations différentes, que finalement tout opposait à première vue. Or, bien des choses, au-delà du fait qu’ils sont tous deux, Boris le souligne, hommes de théâtre – ce qui peut se réduire sans abus à ce qu’on appelle « la petite histoire »- les prédisposaient à cette rencontre artistique, Hyènes, à ce jour seul film sénégalais sélectionné pour la compétition officielle au festival de Canne, adapté de la pièce « La visite de la vieille dame » de Dürrenmatt. L’écrivain sénégalais les résume ainsi qu’il suit : « En vérité, il s’est avant tout agi de la rencontre entre deux êtres fondamentalement libres. Dürrenmatt aurait été « Noir Blanc » et Mambéty « Noir-Noir » (pour reprendre les catégories loufoques inventées par l’écrivain lui-même dans « L’épidémie virale en Afrique du Sud ») que cela n’aurait rien changé. Si on évacue la couleur de la peau, qui n’est au propre comme au figuré que la surface de l’être, il reste deux fouteurs de bordel profondément universels parce qu’ils sont, justement, d’une indomptable force de caractère, secoués par les mêmes colères et les mêmes dédains ». Ce papier de Boris n’est certes pas résumable ici, où il parle du mépris de Djibril pour l’argent et de sa rage devant les tares de notre société, sans omettre une scrutation critique de l’esthétique du film issu de la rencontre entre les deux créateurs.

Je n’ai, personnellement, jamais rien lu sur Djibril et son cinéma qui m’a fait cet effet de justesse. Généralement, en parlant de Djibril et de ses films – et sans que cela n’ait rien à voir avec la couleur de la peau, évidemment – les gens restent à « la surface de l’être » profond qu’il était (Djibril intimidait par sa profondeur justement). Et à la surface de son cinéma, plus encore, auquel, personnellement, je n’ai jamais cherché à rien comprendre plus loin que la simplicité, voulue par l’artiste, des histoires racontées. M’ont toujours suffi les grandes libertés prises avec la narration – tout en ironie, cependant, d’un humour élégant -, cette esthétique de peintre surréaliste, et ce travail sur les personnages dans une sorte d’intimité fusionnelle qui en tire un jeu comme venu d’ailleurs.

Il a toujours dédaigné travailler avec des comédiens professionnels qui auraient certainement fait barrage à cette fusion qui lui était, il me semble nécessaire pour « sentir » (il aimait bien ce mot) son travail. Et c’est ainsi que l’auteur de Hyènes a choisi une inconnue au bataillon du cinéma, pour incarner Linguère Ramatou, le personnage principal féminin d’Hyènes. Ami Diakhaté n’avait peut-être jamais vu de près un objectif que celui d’un photographe cherchant à lui voler son image devant son étal de vendeuse de brochettes sur la rue Victor Hugo du Plateau, à Dakar. Or, ce regard hautain porté sur les habitants de Colobane, cette posture souveraine, ce mépris dont elle enveloppe Draman Drameh, interprétant son rôle avec une aisance absolue (soit dit en passant, servie par des plans en plongée sublimes qui rapetissent son ancien amant) relèvent du grand art …

L’interprétation que Mansour Diouf, lui aussi, fait du personnage de l’ex-amant persécuté de Linguère Ramatou est remarquable d’exactitude. Personnellement, je n’ai jamais vu aucun acteur jouer de façon aussi juste la fébrile inquiétude du futur condamné à mort. Lui aussi est inconnu au bataillon des comédiens, acteurs et interprètes de cinéma ou de théâtre. Mais Djibril Diop Mambéty n’est pas le cinéaste des petites gens pour faire genre. Il est ces gens-là, et ils sont lui ; au moment, bien sûr, où il les invite à cette fusion pour le bien du cinéma. Celle-ci d’ailleurs n’a laissé psychologiquement intact aucun des « acteurs » qu’il a révélés- y compris avec ses courts métrages : Le Franc, La petite vendeuse de Soleil entre autres. Mais cela est une autre histoire…

Cependant, on l’a vu avec la vieille vendeuse de cacahuètes du cinéma Al Akbar, cette fusion avec les petites gens, une manière de manifester son mépris pour les satisfaits, les poseurs, ne s’arrête pas au cinéma, où il n’a pas commencé non plus, pour ce natif de Colobane, quartier on ne peut plus difficile. Elle a commencé avec la vie de Djibril. Finalement, le génie ne se trouve-t-il pas dans la propre vérité du créateur, quand celui-ci n’a jamais rompu avec ?

Pape Samba Kane