Dissonance cognitive, luttes de vérité et bifurcation du pouvoir au Sénégal post-2024
Étude de la dyade Sonko–Diomaye comme dispositif épistémopolitique
L’arrivée au pouvoir en 2024 du duo constitué de Bassirou Diomaye Faye (BDF) et d’Ousmane Sonko (OS) représente un événement critique dans la trajectoire politique contemporaine du Sénégal. Non seulement le régime né de l’alternance de 2024 constitue une rupture dans la longue continuité du libéralisme politique sénégalais dans lequel je suis activement immergé depuis 1972, mais il introduit également une innovation structurelle majeure : un exécutif marqué par une dyadification du pouvoir, dans lequel la légitimité institutionnelle du Président coexiste avec la centralité idéologique et charismatique du Premier ministre. Une telle configuration dépasse les catégories traditionnelles du leadership politique en Afrique de l’Ouest, et impose une relecture théorique inspirée de la sociologie du pouvoir (Weber, 1922 ; Bourdieu, 1993), de l’épistémologie politique (Foucault, 1976 ; Habermas, 1981) et de la psychologie cognitive appliquée au comportement électoral (Festinger, 1957 ; Marcus, 2000).
En ce sens, le couple OS/BDF constitue moins une dyarchie formelle qu’un dispositif épistémopolitique, c’est-à-dire une configuration produisant simultanément des régimes de vérité, des modes de légitimation, des pratiques de pouvoir et des formes de relation entre l’État et les citoyens. Cette perspective permet d’analyser la dyade non pas comme un accident institutionnel mais comme un opérateur de reconfiguration structurelle du champ politique. L’hypothèse centrale de cet article est que la coexistence de deux pôles de légitimité au sommet de l’État génère un phénomène de dissonance cognitive à grande échelle, transformant la vérité politique en enjeu conflictuel et ouvrant la voie à une bifurcation du pouvoir en vue des échéances électorales de 2027 et 2029.
La notion de dissonance cognitive (Festinger, 1957), qui me sert de paradigme ici, constitue un outil d’analyse particulièrement pertinent pour comprendre la dynamique sociale qui s’exprime dans l’après-2024. Le vote massif en faveur de la « Rupture » a produit un état de croyance fortement unifié, structuré autour de la conviction que le changement politique devait se manifester par un rejet radical des pratiques et acteurs du passé. Cette cognition fondatrice correspond à ce que Snow et Benford (1988) nomment un « master frame », un cadre interprétatif dominant qui organise les perceptions collectives. Lorsque les pratiques gouvernementales, nécessairement confrontées aux contraintes institutionnelles et aux compromis, se sont écartées de cette orthodoxie, la base électorale s’est trouvée confrontée à deux cognitions inconciliables : la rupture comme pureté idéologique et la rupture comme stratégie pragmatique. La tension entre ces deux représentations a généré un choc normatif que les individus cherchent à réduire, soit en réinterprétant la rupture comme compatible avec les compromis, soit en reconfigurant leurs loyautés politiques.
La dyade OS/BDF structure précisément ces deux voies de résolution. OS se présente comme le gardien du projet idéologique initial, ce que l’on peut analyser en termes de « vérité fondationnelle ». Sa posture s’inscrit dans une épistémologie politique fondationnaliste (Audi, 1993), dans laquelle la vérité découle de principes éthiques non négociables. OS incarne donc une forme de domination charismatique au sens weberien, renforcée par une communication fortement émotionnelle (Marcus, 2000), mobilisant les affects de loyauté, de sacrifice et de résistance. À l’inverse, BDF opte pour une conception pragmatiste de la vérité politique (Putnam, 1991 ; Rorty, 1991), où la légitimité provient des performances de gouvernance et de la capacité à produire des résultats visibles. Cette conception relève davantage d’un constructivisme institutionnel où la vérité n’est pas donnée mais produite à travers des processus décisionnels continus.
Cette tension épistémologique transforme l’arène politique en un espace de lutte pour le monopole de la définition de la réalité. Foucault (1976) a montré que la vérité n’est jamais indépendante des rapports de pouvoir ; elle est produite par des régimes de discours qui organisent simultanément savoir et domination. Dans le contexte sénégalais post-2024, deux régimes de vérité coexistent et se concurrencent : la vérité idéologique portée par OS et la vérité pragmatique incarnée par BDF. La communication politique devient alors une arme au sens foucaldien, c’est-à-dire un dispositif par lequel un acteur tente d’imposer sa version du réel. BDF mobilise une communication institutionnelle, centrée sur la rationalité des politiques publiques, cherchant à renforcer sa domination légale-rationnelle. OS, en revanche, utilise une communication mobilisatrice structurée par un récit moral et identitaire, visant à consolider son pouvoir symbolique et à rappeler que la « vraie » rupture est un projet vivant et non un programme administratif.
Cette configuration du pouvoir correspond à ce que Bourdieu (1993) décrit comme un champ : un espace de positions en lutte pour la détention du capital légitime. Le champ politique post-2024 est structuré par deux formes de capital : un capital institutionnel détenu par BDF et un capital symbolique concentré entre les mains d’OS. Ce dernier, malgré sa position institutionnelle, demeure avant tout le détenteur du capital militant et du capital de croyance, c’est-à-dire le pouvoir d’incarner la signification même de la rupture. Cette situation place BDF dans une position de dépendance paradoxale : il détient les instruments formels de gouvernance mais sa légitimité symbolique demeure partiellement subordonnée à OS. Le cas sénégalais valide ainsi les analyses de Luhmann (2000) selon lesquelles le pouvoir est un médium autopoïétique : il se reproduit par la communication, et non seulement par les institutions.
La dissonance cognitive parmi les électeurs n’est donc pas un effet secondaire mais un produit structurel de cette double légitimité. Les travaux de Mutz (2007) sur la psychologie politique montrent que les électeurs pris entre deux régimes de vérité aboutissent à des comportements imprévisibles, caractérisés par des reconfigurations rapides de loyauté. Les lignes de fracture observées dans le discours public sénégalais relèvent de ce phénomène : une partie de la base rationalise les compromis du Président en adoptant une conception plus flexible de la rupture, tandis qu’une autre adhère à une vision puriste incarnée par OS. Cette polarisation interne n’est pas simplement idéologique ; elle est cognitive et affective, structurée par les modes de résolution de la dissonance.
La projection électorale fondée sur la théorie des cycles de désillusion (Easton, 1965) suggère que les élections municipales de 2027 constitueront une arène cruciale. Elles permettront à OS de mesurer sa centralité charismatique indépendamment de l’appareil d’État, et à BDF de tester sa capacité à convertir son autorité institutionnelle en capital politique autonome. Si OS parvient à mobiliser massivement sur la base de la vérité idéologique, il renforcera son statut de pôle charismatique autonome, créant de facto un duopole durable. Si BDF domine l’espace local, il consolidera l’autorité institutionnelle comme source principale de légitimité. Les municipales produiront ainsi ce que Boltanski (2012) nomme une « épreuve de réalité », c’est-à-dire un moment où les récits doivent être validés par des pratiques concrètes.
La présidentielle de 2029 représente, dans cette perspective, une bifurcation possible du régime politique sénégalais. En l’absence d’un mécanisme interne permettant une harmonisation durable entre les deux régimes de vérité, il est probable que les acteurs se présentent en compétition ouverte. Le champ politique pourrait alors se structurer autour de deux épistémologies du pouvoir : une épistémologie de la performance (BDF) et une épistémologie de la mission (OS). Les travaux de Greenfeld (2001) sur le nationalisme et la modernité indiquent que les sociétés en transition oscillent entre ces deux logiques. Dans le cas sénégalais, la question sera de savoir si les électeurs préfèrent stabiliser le régime à travers une rationalité gouvernementale ou restaurer la vérité normative originelle de la rupture. Le vainqueur sera celui qui saura réduire la dissonance cognitive produite entre 2024 et 2029, en réconciliant croyance initiale et expérience politique.
Au total, la dyade Sonko–Diomaye constitue un objet d’analyse exceptionnel pour les sciences sociales. Elle montre comment le pouvoir peut se diviser sans se dissoudre, comment la vérité politique peut devenir un enjeu de lutte interne, et comment la dissonance cognitive peut structurer un système politique entier. Le Sénégal post-2024 n’est pas simplement un cas de répartition inhabituelle du leadership : il est le théâtre d’une transformation épistémopolitique dans laquelle le pouvoir, la vérité et la communication s’entremêlent pour produire un nouveau type de configuration institutionnelle. L’issue de cette configuration déterminera non seulement le futur du régime mais la nature même de l’État sénégalais dans la décennie à venir.
Moussa Sarr, Post-Doc en ingénierie de la connaissance; Ph.D. en sociologie, MST com; M.A com; DUT en RP.
PDG Lachine Lab L’Auberge Numérique
Fondateur du Centre de Liaison et Transfert Ndukur.
Références:
Audi, R. (1993). The structure of justification. Cambridge University Press.
Boltanski, L. (2012). Énigmes et complots. Gallimard.
Bourdieu, P. (1993). La Noblesse d’État. Minuit.
Easton, D. (1965). A Systems Analysis of Political Life. Wiley.
Festinger, L. (1957). A Theory of Cognitive Dissonance. Stanford University Press.
Foucault, M. (1976). La volonté de savoir. Gallimard.
Greenfeld, L. (2001). The Spirit of Capitalism. Harvard University Press.
Habermas, J. (1981). The Theory of Communicative Action. Beacon Press.
Helms, L. (2014). Executive Politics in Parliamentary Democracies. Palgrave.
Luhmann, N. (2000). Politics as a Social System. Stanford University Press.
Marcus, G. E. (2000). Affective Intelligence and Political Judgment. University of Chicago Press.
Mutz, D. (2007). Effects of political conflict. Annual Review of Political Science, 10, 467–480.
Putnam, H. (1991). Realism with a Human Face. Harvard University Press.
Reif, K., & Schmitt, H. (1980). Nine second-order national elections. European Journal of Political Research, 8(1), 3–44.
Rorty, R. (1991). Objectivity, Relativism, and Truth. Cambridge University Press.
Snow, D., & Benford, R. (1988). Ideology, frame resonance, and participant mobilization. International Social Movement Research, 1, 197–217.
Weber, M. (1922). Wirtschaft und Gesellschaft. Mohr.
