Magaye Gaye
Économiste international
Ancien cadre de la Banque Ouest Africaine de Développement (BOAD)
La tentative de coup d’État récemment évoquée au Bénin mérite une lecture stratégique dépassant les apparences immédiates. Une hypothèse mérite d’être posée sans détour : et si certaines interventions régionales actuelles étaient, en réalité, des prolongements indirects de velléités françaises ?
Depuis plusieurs mois, les relations entre la France et le Nigeria se sont intensifiées, non seulement sur le plan économique, mais aussi sur le plan diplomatique et sécuritaire. Le président français Emmanuel Macron a réaffirmé publiquement la solidarité française à l’égard du Nigeria face aux défis sécuritaires majeurs du pays, notamment dans le nord, et a annoncé un renforcement du partenariat entre Paris et Abuja à la demande de Tinubu dans ce contexte de montée de la violence et du terrorisme.
Cette dynamique s’inscrit dans une histoire récente de visites et d’échanges réguliers entre les deux chefs d’État. Le président nigérian Bola Tinubu a été accueilli officiellement à Paris, marque d’un rapprochement politique fort, et les discussions ont porté sur la coopération économique, la sécurité régionale et la lutte contre le terrorisme.
Ce dialogue stratégique entre Macron et Tinubu se déroule alors que la France a progressivement réduit sa présence militaire directe en Afrique de l’Ouest, notamment dans le Sahel. Paris cherche à maintenir une influence en adaptant sa coopération aux demandes des partenaires africains, privilégiant désormais formation, renseignement, soutien logistique et partenariat plutôt que des déploiements unilatéraux.
Dans ce schéma, le Nigeria apparaît comme un acteur central. Puissance militaire régionale, leader démographique et économique, il est capable d’intervenir là où la France ne peut plus le faire ouvertement, tout en donnant à l’opération une coloration africaine et multilatérale.
POURQUOI PAS LE SÉNÉGAL EN GUINÉE-BISSAU ?
La question mérite d’être posée, car elle éclaire précisément la nouvelle donne géopolitique. Le Sénégal, sous un régime désormais clairement souverainiste, ne constitue plus un relais automatique des stratégies héritées de l’ancienne puissance coloniale. Dans ce contexte, il est peu crédible que la France ait pu demander au Sénégal d’intervenir militairement en Guinée-Bissau ou ailleurs pour défendre des intérêts qui ne sont plus alignés avec la nouvelle orientation politique de Dakar.
Ce refus implicite ou explicite ouvre la voie à une reconfiguration des relais d’influence. Certains États deviennent alors des intervenants par procuration, parfois sans assumer publiquement les véritables bénéficiaires géopolitiques de leurs actions. L’intervention n’est plus française dans sa forme, mais elle peut le rester dans ses finalités.
La récente crise béninoise illustre ce cadre. À la suite de l’appel à l’aide du gouvernement béninois face à la mutinerie, le Nigeria a déployé des forces aériennes et terrestres pour repousser les putschistes. Les autorités françaises ont reconnu avoir fourni assistance logistique et renseignements en soutien aux opérations conjointes visant à restaurer l’ordre constitutionnel.
UNE DOCTRINE D’INTERVENTION INDIRECTE À ANTICIPER
Nous assistons à l’émergence d’une doctrine d’intervention indirecte. Les puissances coloniales en retrait externalisent désormais leurs velléités d’ingérence. Elles ne s’appuient plus sur des bases militaires visibles ni sur des opérations officiellement assumées, mais sur des États tiers africains, agissant au nom de la stabilité régionale, de la CEDEAO ou de la sécurité collective.
L’Afrique entre dans une phase où la domination n’est plus toujours visible, mais plus subtile, plus déléguée, plus régionalisée dans sa mise en œuvre. Il devient essentiel que les stratèges africains étudient cette nouvelle mécanique, identifient les États susceptibles de jouer ce rôle de relais diplomatique ou militaire, et anticipent les conséquences diplomatiques, sécuritaires et politiques de cette transformation.
