Il m’est très rare de m’exprimer sur ces questions. Tellement je les juge sensibles, au point que je me dis mieux vaut ne pas les amplifier. Tellement — le chemin de l’enfer étant pavé de bonnes intentions — je me dis que mieux vaut ne pas jeter de l’huile sur le feu.
C’est l’écho de cette prudence que Voltaire exprimait en son temps : «la parole est la moitié de celui qui parle, et la moitié de celui qui écoute». Un équilibre du verbe aujourd’hui rompu.
Dans ma petite carrière de journaliste, ayant eu ce petit privilège qui vous ouvre l’esprit (en ayant sillonné les quatre coins du continent), j’ai vu de mes propres yeux des pays où, par la faute d’une parole désinvolte – un poison nocif – des horreurs se sont produites.
J’ai vu, du Liberia au Rwanda, de la Côte d’Ivoire à la corne de l’Afrique, l’effondrement rapide des nations : résultat de la folie et de l’irresponsabilité, de l’humain.
Nous avons l’histoire du continent comme témoin : le mot, lorsqu’il est libéré de l’éthique, devient une machette, pour évoquer ce qu’Achille Mbembe (je ne suis pas toujours d’accord avec lui) nomme « les ravages de l’imaginaire politique fracturé ».
Il m’est souvent arrivé de préférer me taire, tellement, par la seule folie et la seule irresponsabilité des hommes, j’ai vu des pays atteindre le pire. Parce que la parole a cessé d’être pondéré.
Il me plaît souvent — et je l’ai même fait encore cette semaine devant des auditoires d’un pays qui nous est proche — de rappeler l’épisode Radio Mille Collines pour alerter sur la responsabilité des médias dans la construction, la survie (ou la destruction) des vies et des nations.
Or notre pays est triste en ce moment. Le ciel y est nuageux, et des nuages lourds de dangers. Les élites éclairées ont abdiqué, trahissant l’idéal fondateur du pays – ce fameux « commun vouloir de vie commune », si cher à Senghor.
La barbarie, la dévergonderie, l’audace et l’irresponsabilité des incultes a pris le pouvoir chez nous. L’incivisme y est érigé en doctrine, comme si la nation s’était volontairement jetée dans le chaos que décrivait déjà le poète irlandais Yeats : « les meilleurs manquent de toute conviction, tandis que les pires sont pleins d’ardente intensité». Soit dit en passant, je sais ce qu’on reproche à Yeats pour ne pas en faire une référence absolue, mais je trouve son propos ici juste.
Pour en revenir à notre pays, il est difficile de trouver un seul coupable. Et d’ailleurs nous sommes, peut-être, tous coupables. Les uns pour conquérir (ou garder) le pouvoir. Les autres par intérêt partisan. Et d’autres encore par le silence, cette « trahison » de la morale que dénonçait déjà Martin Luther King.
Ce qui a fait le charme de ce pays, et que partout on nous a envié pendant des générations – notre tolérance et notre vivre ensemble légendaires – est en train de se consumer à petit feu. Un patrimoine fragile qu’un seul vent de folie peut emporter. Alors sachons, tous et chacun, raison garder.
