C’est une image qui restera dans les annales de la justice africaine : des juges et des avocats ghanéens, désormais vêtus de robes bleu marine et or, ornées de bandes de tissu kente. Exit les perruques poudrées et les toges sombres héritées de la colonisation britannique. Le Ghana vient d’opérer un geste fort — à la fois symbolique, politique et culturel — en adoptant officiellement une tenue judiciaire d’inspiration africaine.
Une rupture assumée avec l’héritage colonial
Pendant plus d’un demi-siècle, les tribunaux ghanéens ont conservé la tenue traditionnelle des cours britanniques, symbole d’un héritage juridique commun mais aussi d’une domination passée. Les perruques en poil de cheval, introduites au XVIIIᵉ siècle par les colonisateurs, étaient devenues au fil du temps le signe d’une justice « sérieuse » et « respectable », mais aussi, pour beaucoup, le vestige d’une époque révolue.
Le président Nana Akufo-Addo, lui-même avocat de formation, a décidé d’y mettre fin. Lors du centenaire de la Cour d’appel du Ghana, en décembre 2023, il a annoncé la réforme vestimentaire avec des mots qui ont marqué les esprits :
« L’apparence de la justice doit résonner avec l’époque et le peuple qu’elle sert. »
Pour le chef de l’État, il ne s’agit pas d’un simple changement d’uniforme, mais d’un acte de souveraineté culturelle — un pas de plus dans la décolonisation des institutions.
Le kente, symbole de fierté et d’unité nationale
Le nouveau costume judiciaire, conçu par des créateurs ghanéens, associe le bleu marine et l’or, deux couleurs nationales, à des inserts en kente, un tissu tissé à la main originaire du peuple Akan. Longtemps porté par les rois ashantis, le kente est bien plus qu’un textile : chaque motif, chaque couleur, raconte une histoire, un proverbe, une philosophie.
Son intégration dans la tenue judiciaire vise à ancrer la justice ghanéenne dans la culture du pays, tout en modernisant l’image de l’institution. Les nouvelles robes, plus légères et adaptées au climat tropical, rompent avec le formalisme figé du modèle britannique, tout en conférant une solennité proprement africaine.
Une réforme à la portée symbolique et politique
Derrière la symbolique vestimentaire se cache une réflexion plus large sur le rapport entre justice, identité et héritage colonial. Pour de nombreux observateurs, cette réforme traduit la volonté du Ghana de repenser ses institutions à l’aune de sa propre histoire.
« Le Ghana envoie un message fort : la modernité africaine ne passe pas par la copie, mais par la réappropriation », analyse un chercheur du Centre for African Studies de l’Université du Ghana.
Trois dimensions ressortent :
- Une affirmation de souveraineté : à 66 ans de l’indépendance, le pays se défait d’un symbole d’assujettissement pour revendiquer une justice rendue par et pour les Ghanéens.
- Une volonté d’accessibilité : en se rapprochant visuellement des citoyens, la justice espère renforcer la confiance et la proximité avec le public.
- Une mise en valeur du patrimoine : le kente, exporté et imité dans le monde entier, retrouve ici sa fonction originelle — celle de porter les valeurs et la mémoire du peuple.
Un exemple pour le continent
Cette décision, saluée par la société civile et la classe politique, place une fois de plus le Ghana dans son rôle de pionnier en Afrique de l’Ouest. Déjà premier pays subsaharien à obtenir son indépendance en 1957, le pays s’affirme aujourd’hui comme un modèle d’africanisation maîtrisée des institutions publiques.
D’autres nations pourraient suivre l’exemple. Au Nigeria, au Kenya ou en Sierra Leone, des débats similaires émergent sur la pertinence du maintien des symboles judiciaires hérités de la colonisation.
En troquant la perruque pour le kente, le Ghana ne fait pas que changer de tenue : il redéfinit la représentation même de la justice africaine. Une justice enracinée dans son histoire, confiante dans son identité, et tournée vers l’avenir.
Article produit par thiareglobalvision.net

