Ce 10 juillet 2025, devant le Conseil national du Pastef, Ousmane Sonko a pris la parole pour
dénoncer entre autres les attaques répétées dont il est la cible, sans toujours sentir la
République à ses côtés. Beaucoup y ont vu une plainte, d’autres un désaveu. Il n’en est rien.
Ce texte relit cet épisode non comme une rupture, mais comme un geste stratégique. Une
parole posée là où le silence devenait dangereux. Une mise en alerte qui oblige à clarifier les
rôles, les lignes, les loyautés. Car gouverner à deux exige plus que de la confiance : cela
suppose de savoir parler, avant qu’il ne soit trop tard.
Quand un Premier ministre affirme publiquement qu’il ne se sent plus protégé par l’État, que
les attaques à son encontre se multiplient, que des campagnes souterraines l’exposent sans que
la République ne réagisse, il faut lire au-delà de l’émotion. Ce 10 juillet 2025, Ousmane
Sonko n’a pas improvisé. Il n’a pas dérapé. Il a agi. Et ce qu’il a posé là, devant le Conseil
national du Pastef, est un geste politique fort, pensé, lucide. Il ne s’est pas livré à une
complainte. Il a pris position. Il a mis en lumière un dysfonctionnement profond. Et ce faisant,
il a déclenché une opération de clarification.
On aurait tort d’y voir une réaction à des blessures d’ego. Sonko ne se défend pas en tant
qu’homme. Il engage une ligne politique. Il s’adresse à l’opinion, au Président Diomaye Faye,
à la haute administration, à son parti, à l’opposition, aux faiseurs d’opinion et à l’État profond.
Car derrière l’apparente vulnérabilité du propos, c’est une autorité qu’il reconstruit. Une
autorité de rupture, une autorité d’alerte.
Ceux qui ont lu cette sortie comme un dérapage ou un cri du cœur ne comprennent pas la
grammaire du pouvoir. Sonko ne parle jamais au hasard. Il choisit le moment où la rumeur
devient insistante, où les frustrations gagnent du terrain, où le pouvoir entre dans sa phase de
normalisation bureaucratique. Ce timing est stratégique. Il intervient avant que la mécanique
du doute ne s’installe, avant que les silences ne deviennent complicités supposées, avant que
les petites trahisons ne se muent en certitudes collectives. Il agit à froid, au moment précis où
le gouvernement, pris par la gestion, commence à oublier que l’élan initial doit être nourri,
entretenu, ravivé. Cette parole ne cherche pas à choquer. Elle cherche à réveiller. Et c’est en
cela qu’elle est redoutablement efficace.
Il n’y a rien de plus instable que le pouvoir partagé. Et Sonko le sait. Les binômes au sommet
de l’État ont rarement tenu dans la durée, surtout quand les règles de la cohabitation ne sont
pas codifiées. Il ne s’agit pas ici de remettre en cause une amitié. Il s’agit de rappeler que
l’exercice du pouvoir ne repose pas sur des sentiments, mais sur des équilibres clairs.
Ousmane Sonko appelle à cette clarté. Il n’accuse pas, il interpelle. Il ne cherche pas à
fragiliser, il réaffirme une exigence de cohérence.
L’enjeu n’est pas la lenteur des réformes, mais les interférences. Car tout laisse penser que des
forces agissent en souterrain : une opposition qui harcèle, une technocratie qui freine, une
administration parfois ambiguë, et une tentative d’introduire des rivalités internes là où il
devrait y avoir unité stratégique. En réponse, Sonko rompt le silence. Non pour dramatiser, mais pour baliser. Il choisit le dévoilement au lieu de l’amertume. Il interroge le pacte
fondateur du pouvoir actuel, dans ce qu’il a de plus essentiel : la loyauté d’État.
Le pouvoir, pour durer, ne peut s’appuyer uniquement sur des intentions mutuelles ou des
souvenirs communs. Il doit se doter de rituels de confiance. De canaux d’alerte et d’espaces
de régulation interne. Ce que cette sortie rend évident, c’est qu’il manque encore un langage
de la dissension productive entre le Président et son Premier ministre. Dans les régimes à
dyarchie fonctionnelle, c’est souvent l’absence d’une grammaire de la différence qui conduit à
l’implosion. Le risque n’est pas qu’ils se parlent moins. C’est qu’ils ne sachent plus comment
se dire les désaccords sans qu’ils ne soient perçus comme des ruptures. En exposant
publiquement une tension, Sonko force donc le système à inventer ses propres garde-fous. Ce
n’est pas une fragilité. C’est une maturation.
L’histoire contemporaine nous a appris que le silence entretient les fractures. Dans la France
de la IVe République, dans la Côte d’Ivoire d’avant la rupture entre Gon Coulibaly et
Ouattara, ce sont souvent les non-dits qui ont creusé les abîmes. Sonko, en prenant l’initiative,
agit en stratège. Il refuse d’être relégué au rôle de fusible. Il refuse d’incarner seul les retards
et les contradictions du moment. Il place chaque acteur face à ses responsabilités.
Un autre danger se dessine en filigrane : celui d’une insidieuse fabrique du soupçon. Lorsque
le pouvoir commence à produire ses propres rumeurs internes, que des collaborateurs
susurrent qu’untel est en disgrâce, que tel autre veut prendre la place, que les propos sont
interprétés avant d’être écoutés, alors le système se grippe. Le climat devient irrespirable. Et
les décisions s’enlisent. En mettant cartes sur table, Sonko assainit l’atmosphère. Il rappelle
que l’engagement politique, surtout dans un régime né d’un soulèvement populaire, ne peut
s’exercer dans la méfiance. La transparence devient ici un outil de gouvernement. Elle oblige
à sortir du clair-obscur, là où prospèrent les divisions.
Sa sortie est aussi une tentative de reconquête du récit. Dans un monde saturé de bruit, où
chaque mot est repris, remixé, retourné, il prend le contrôle du discours. Il ne se contente pas
de répondre aux attaques : il déplace le débat. Il reformule les enjeux. Il impose une version
des faits. Non pas pour se justifier, mais pour éviter que d’autres ne parlent en son nom.
Ce geste vise aussi une cible invisible mais bien réelle : les segments de l’État profond encore
inféodés à des logiques anciennes. Ces poches de résistance bureaucratique, expertes en
obstruction silencieuse, espèrent que le projet de rupture s’essoufflera dans les lenteurs
administratives. Sonko les force à sortir de l’ambivalence. Il réclame une fidélité aux
institutions, pas à des hommes du passé. Il réclame de l’efficacité, pas des faux-semblants.
Mais il s’adresse également à ses propres soutiens. À ceux qui doutent. À ceux qui
s’impatientent. Il les rassure, non par des promesses, mais par une posture. Il leur dit : je suis
là, je veille, je n’ai pas baissé la garde. Ce faisant, il réactive un lien avec la base, qui ne
s’était pas rompu, mais qui avait besoin d’être réaffirmé.
On ne choisit pas toujours les conditions dans lesquelles on accède au pouvoir. Mais on
choisit toujours la manière d’y inscrire sa marque. Le duo Diomaye–Sonko a une chance
historique : celle d’inventer un nouveau modèle de gouvernance fondé sur la complémentarité assumée, sur la lucidité partagée, sur la fidélité non pas aux individus, mais à l’élan collectif.
Ce modèle n’existe pas encore. Il est à bâtir. Et cette sortie, en ce sens, n’est pas un accroc :
c’est une pierre posée sur le chantier. Il ne suffit pas d’avoir gagné ensemble. Il faut apprendre
à gouverner ensemble, dans la clarté, dans la contradiction parfois, mais toujours dans le
respect de la mission. Car l’histoire ne retiendra pas les tensions passagères. Elle retiendra si
la promesse a été tenue.
La République repose sur la parole tenue. Et cette parole-là ne rompt rien. Elle construit. Elle
indique une voie. Elle rappelle au Président qu’en période de transition, l’unité ne doit pas
être un mythe silencieux, mais une alliance explicite, vivante, incarnée. Elle rappelle que
gouverner, ce n’est pas additionner des postes, c’est affronter ensemble l’adversité. Que le
pouvoir n’est pas un partage des honneurs, mais une communauté de devoirs.
Si rupture il doit y avoir, ce n’est pas entre deux hommes. Mais entre une façon ancienne de
taire les tensions et une nouvelle manière de les assumer avec maturité. Ce que Sonko
propose, c’est cela : un aggiornamento du pouvoir. Une politique de vérité. Une République
où l’on ne se contente plus de gouverner, mais où l’on explicite, tranche, assume.
C’est maintenant au Président de répondre. Pas dans l’urgence. Mais dans la justesse. Car
cette séquence ne passera pas. Elle s’imprimera. Et elle déterminera, peut-être, la manière
dont l’Histoire jugera la solidité du tandem qu’elle avait pourtant rêvé indissociable. À
présent, une question s’impose, implacable : qui prendra sur lui la lourde responsabilité de
contrarier l’élan démocratique enclenché par le peuple lui-même ? Qui osera interrompre un
souffle devenu promesse commune, lucide et active ? Qui, dans la pleine conscience des
enjeux, choisira le repli quand la nation tout entière aspire à l’élargissement de ses droits, de
sa voix, de sa souveraineté ? Que sais-je ? Mais l’Histoire, elle, est patiente. Et elle n’oublie
rien.
Hady TRAORE
Expert-conseil
Gestion stratégique et Politique Publique-Canada
Fondateur du Think Tank : Ruptures et Perspectives
hadytraore@hotmail.com
