Dakar, le 01 août 2025, alors que le gouvernement sénégalais dévoile un ambitieux Plan de Redressement Économique et Social (2025-2028) mobilisant 4.6 trillions FCFA (8,16 milliards USD) sans alourdir la dette, une mesure phare cristallise autant les espoirs que les défis : l’élargissement de l’assiette fiscale. Dans un contexte marqué par une dette publique record (75% du PIB) et un déficit budgétaire persistant (12% du PIB), cette stratégie n’est plus une option, mais une impérieuse nécessité pour financer la souveraineté économique et la justice sociale promises par l’administration Faye-Sonko.

Le Contexte Urgent : Une Marge de Manœuvre Budgétaire Étroite

Le diagnostic économique du Sénégal en 2025 est paradoxal. D’un côté, une croissance économique dynamique, dopée par l’exploitation naissante du pétrole et du gaz (champ de Sangomar, projet Greater Tortue Ahmeyim), devrait propulser le PIB réel à 8-10,1% en 2025 après 6,1% en 2024. L’inflation est maîtrisée (0,7% en juillet 2024 contre 5,9% en 2023), et la stabilité politique post-élection de 2024 offre un cadre réformiste porteur, incarné par le plan Sénégal 2050.

De l’autre, les vulnérabilités structurelles sont criantes :
Le fardeau de la dette dépasse le seuil de surendettement de la CEDEAO, exacerbé par la découverte de « dettes cachées » héritées, entraînant une suspension du programme du FMI.
Le déficit budgétaire abyssal (12% du PIB) grève les capacités d’investissement de l’État.
La pauvreté persiste (36,3% de la population sous le seuil en 2022) et le chômage des jeunes (19,5% en 2023) alimente une émigration clandestine massive.
Le capital humain reste fragile (taux d’alphabétisation à 40%, espérance de vie à 68 ans).

Dans ce paysage, le gouvernement a fait un pari audacieux : financer 90% de son plan de redressement par des ressources internes, rejetant une nouvelle spirale d’endettement. L’élargissement de l’assiette fiscale devient ainsi le nerf de la guerre économique.

L’Élargissement de l’Assiette Fiscale : Plus qu’une Mesure, une Stratégie de Souveraineté

Le plan présenté par le Premier Ministre Ousmane Sonko ne repose pas sur une simple hausse des taux existants, jugée étouffante pour une économie encore informelle à plus de 40%. Il s’articule autour de trois axes majeurs pour élargir la base taxable :

  1. Réduction des Exemptions Fiscales « Contre-Performantes » : Le gouvernement cible spécifiquement des secteurs jugés sous-taxés ou bénéficiant d’avantages disproportionnés. L’économie numérique (plateformes, services en ligne) et l’industrie du tabac sont explicitement mentionnées. Il s’agit de capter une partie de la valeur créée dans ces secteurs en croissance, mais dont la contribution fiscale ne reflète pas toujours l’activité réelle. Selon les estimations, la rationalisation des niches pourrait libérer des centaines de milliards de FCFA.
  2. Modernisation et Extension du Champ de Collecte : L’accent est mis sur l’amélioration de l’efficacité de l’administration fiscale (DGI) pour réduire les fuites et la fraude. Cela passe par un renforcement des contrôles, une meilleure exploitation des données (notamment issues de la transition numérique) et l’intégration progressive d’activités du secteur informel dans le circuit formel, via des régimes fiscaux simplifiés et incitatifs. Parallèlement, de nouvelles sources de revenus non-fiscaux sont activées, comme l’augmentation significative des frais de visa pour les non-résidents, une mesure directe d’élargissement du périmètre de contribution à l’effort national.
  3. Optimisation des Revenus des Ressources Naturelles : Bien que distincte d’une fiscalité classique, la renégociation agressive des contrats pétroliers et miniers menée par le gouvernement s’inscrit dans la même logique : maximiser la capture de la rente économique par l’État sénégalais pour financer son développement. Les gains escomptés sont colossaux : 884 milliards FCFA (1,47 milliard USD) entre 2025 et 2028. Cette manne, combinée aux revenus directs attendus de la production (plus de 1 milliard USD/an), doit directement contribuer à combler le déficit et financer les priorités sociales.

Les Enjeux Cruciaux : Équité, Croissance et Acceptabilité Sociale.

L’élargissement de l’assiette n’est pas sans défis majeurs :

L’Équité et la Justice Fiscale : Comment garantir que l’effort supplémentaire repose davantage sur les grandes entreprises et les secteurs rentables, et non sur les ménages modestes ou les TPE déjà vulnérables ? Le gouvernement promet un ciblage précis (numérique, tabac) et la préservation des bas revenus. La crédibilité de cette promesse repose sur une transparence absolue dans l’attribution et la suppression des exemptions et sur la publication des audits des contrats pétroliers.
L’Impact sur la Compétitivité et l’Investissement : Une fiscalité perçue comme confiscatoire ou imprévisible pourrait dissuader l’investissement privé, essentiel à la diversification économique. Le défi est de trouver le point d’équilibre : élargir la base sans étouffer la croissance naissante, notamment dans les secteurs porteurs comme l’agroalimentaire ou les énergies renouvelables visées par le partenariat JETP (40% d’énergies renouvelables d’ici 2030).
La Lutte contre l’Évasion et la Fraude Fiscales : L’élargissement théorique de l’assiette ne sert à rien sans une administration fiscale renforcée, technologiquement équipée et intègre. La modernisation de la DGI est un prérequis incontournable pour traquer les flux illicites et les montages complexes.
L’Acceptabilité Sociale et Politique : Expliquer et justifier ces réformes à une population où plus d’un tiers vit dans la pauvreté est crucial. Le gouvernement doit démontrer clairement le lien entre les recettes supplémentaires et les investissements sociaux tangibles : extension des programmes de protection sociale (SASPP, Yokk Koom Koom, Bourses de Sécurité Familiale), accès universel à l’éducation et à la santé, création d’emplois pour les jeunes. L’adhésion populaire dépendra de cette traçabilité et de résultats visibles rapidement.

La Pertinence au Cœur du Redressement : Financement de l’Urgence Sociale et de la Transformation

La pertinence de cette stratégie est multiple :

  1. Réduction Structurelle du Déficit et de la Dette : Seules des recettes domestiques accrues et pérennes permettront de ramener le déficit budgétaire à l’objectif ambitieux de 3% du PIB d’ici 2027, et d’alléger le poids de la dette à moyen terme. Les revenus pétroliers, bien que significatifs, restent volatils et liés aux cours mondiaux.
  2. Financement des Priorités Sociales : Les besoins sont immenses : lutte contre la pauvreté et les inégalités (notamment de genre et spatiales), résorption du chômage des jeunes, amélioration drastique du capital humain (éducation, santé). L’élargissement de l’assiette est le levier indispensable pour dégager les fonds nécessaires à l’extension et à l’amélioration des filets sociaux et des services publics, sans dépendre de l’aide extérieure.
  3. Consolidation de la Souveraineté Économique : Financer 90% du redressement en interne est un acte politique fort d’affirmation de souveraineté. Cela réduit la vulnérabilité aux conditionnalités des bailleurs et permet de définir ses propres priorités de développement, comme le prévoit le plan Sénégal 2050 (croissance à 6,5% en moyenne, augmentation de 50% des revenus moyens d’ici 2029).
  4. Équité et Cohésion Sociale : Une assiette élargie et bien ciblée peut contribuer à une meilleure redistribution des richesses, notamment celles générées par les hydrocarbures et les secteurs modernes, vers les populations et les territoires marginalisés. Une fiscalité plus juste est un pilier de la justice sociale.

Conclusion : Un Impératif aux Risques Maîtrisés

L’élargissement de l’assiette fiscale n’est pas une simple mesure technique budgétaire. C’est une pièce maîtresse de la stratégie de redressement économique et social du Sénégal en 2025. Sa pertinence est indéniable face à l’urgence des défis financiers et sociaux. Les réformes annoncées (chasse aux exemptions, taxation du numérique, frais de visa, renégociation minière, modernisation de la collecte) vont dans le bon sens.

Cependant, son succès et sa soutenabilité dépendront de la capacité du gouvernement à conjuguer efficacité économique et justice sociale. Une mise en œuvre transparente, équitable, accompagnée d’une communication claire sur l’utilisation des recettes pour améliorer concrètement les conditions de vie (santé, éducation, protection sociale, emploi) et investir dans l’avenir (diversification, transition énergétique, capital humain) sera déterminante pour garantir l’adhésion des citoyens et des acteurs économiques. Si ces défis sont relevés, cette politique fiscale audacieuse pourrait bien être le socle sur lequel le Sénégal bâtira une prospérité inclusive et durable, devenant un modèle de redressement autofinancé en Afrique de l’Ouest. Le chemin est étroit, mais l’enjeu – la souveraineté économique et le bien-être des Sénégalais – en vaut la peine.

Dr seydina Oumar Seye