Le débat sur le franc CFA reste trop souvent enfermé dans un cadre figé : celui d’une monnaie coloniale héritée de 1945 et prétendument encore dirigée depuis Paris. Or, cette représentation ne correspond plus à la réalité. Le franc CFA d’hier a bel et bien disparu. Celui d’aujourd’hui est africain dans sa gouvernance, sa gestion et son avenir.
Une mutation historique décisive
Depuis sa création en 1945, le franc CFA a connu une succession de réformes qui en ont transformé la nature. La plus décisive intervient en 1973, lorsque les banques centrales cessent d’être administrées par des gouverneurs français : pour la première fois, des Africains prennent les commandes de la BCEAO et de la BEAC. C’est un tournant majeur : la gestion monétaire, longtemps symboliquement rattachée à Paris, devient pleinement africaine.
Une souveraineté monétaire assumée
Depuis plus de cinquante ans, la gouvernance du franc CFA est assurée par des Africains, au sein de conseils d’administration et de comités de politique monétaire exclusivement composés de représentants des pays membres. Et depuis 2019, la France n’a plus aucun représentant dans les instances de la BCEAO. Elle propose tout simplement son soutien financier en cas de pénurie de devises, via la garantie de convertibilité. Mais les décisions monétaires, elles, relèvent désormais exclusivement des Africains.
Un parallèle éclairant avec nos institutions
L’histoire du franc CFA est comparable à celle de l’Université de Dakar. Après l’indépendance, cette université restait dirigée par des recteurs français, jusqu’à la nomination du Pr Seydou Madani Sy en juillet 1971, premier recteur sénégalais. Aujourd’hui, personne ne soutiendrait que l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar est « française ». Pourquoi persiste-t-on à ne pas reconnaître que le CFA, lui aussi, est devenu africain ?
Une symbolique qui a évolué
Même les sigles CFA ont changé de sens : de « Colonies françaises d’Afrique » à « Communauté financière africaine » en Afrique de l’Ouest, et « Coopération financière en Afrique centrale » dans la zone BEAC. Une mutation qui illustre bien la décolonisation progressive de la monnaie, autant dans sa symbolique que dans sa substance.
Le franc CFA d’aujourd’hui est donc une monnaie africaine, avec ses forces et ses limites. La véritable question n’est plus de savoir s’il est « colonial » mais de réfléchir à son avenir : comment le rendre plus flexible et l’aligner à un panier de devises, afin de mieux accompagner les transformations économiques et stratégiques du continent.
Pr Amath Ndiaye
FASEG-UCAD
