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LA BATAILLE INFORMATIONNELLE AURA BIEN LIEU

C’est en regardant les flammes de ma cheminée danser que me reviennent les souvenirs brûlants de mes matins d’Ottawa. À l’époque, je faisais partie du Bureau des enjeux au Cabinet du Premier ministre du Canada. Je devais me lever avant l’aube — souvent vers cinq heures du matin — pour parcourir toute la presse nationale, en quête du moindre signal faible, du moindre frémissement médiatique pouvant influencer la journée politique. À sept heures, je me rendais au Langevin Block, ce cœur névralgique de la stratégie gouvernementale, pour préparer nos rencontres quotidiennes sur les enjeux stratégiques et affiner les réponses communicationnelles à déployer au bénéfice du Cabinet. Cette habitude, née de la rigueur et de la veille stratégique, n’a jamais quitté mon esprit. Car en observant aujourd’hui les convulsions politiques de mon Sénégal natal, je me surprends à revêtir instinctivement la même posture : celle de l’analyste, du veilleur, de l’homme qui cherche à lire dans la texture mouvante des discours et des silences les lignes de force du pouvoir et les stratégies d’influence qui le sous-tendent.

C’est dans cet état d’esprit, entre la mémoire des salles feutrées d’Ottawa et la rumeur passionnée de Dakar, que s’inscrit le texte qui suit — “Sénégal : la bataille informationnelle aura bien lieu” — une réflexion à la croisée de la philosophie politique et de la science de l’information, où la compréhension du présent devient une forme de lucidité partagée. Effectivement, il est des époques où la parole devient une arme, où le communiqué politique se transforme en missile stratégique, et où la circulation de l’information n’a plus pour fin la vérité, mais le contrôle des perceptions.

Le Sénégal, en ce mois de novembre, vit l’un de ces moments charnières : l’affrontement silencieux — mais ravageur — entre Mimi Touré et la coalition Diomaye Président, sous la houlette symbolique d’Ousmane Sonko, se joue moins sur le terrain institutionnel que dans les arènes invisibles de la bataille informationnelle. Cette guerre n’est pas nouvelle, mais elle atteint aujourd’hui un niveau de criticité tel qu’elle révèle les fondations mêmes du pouvoir contemporain au Sénégal : un pouvoir qui, désormais, se construit, se conteste et se reconquiert par la maîtrise du récit. Depuis la montée du projet Sonko–Pastef et la recomposition du champ politique après l’élection présidentielle, l’espace public sénégalais s’est transformé en un vaste laboratoire de la communication stratégique. Les communiqués, tweets, déclarations et vidéos en ligne sont devenus des outils de combat. Ce n’est plus la parole politique qui éclaire le réel ; c’est le flux d’informations — soigneusement scénarisées — qui façonne la perception du réel, crée les camps, désigne les héros et les traîtres.

La bataille informationnelle en cours entre Mimi Touré et la coalition Diomaye Président n’est pas seulement un affrontement personnel ou partisan : c’est un révélateur systémique du basculement du Sénégal dans la logique contemporaine de l’« infopolitique », où gouverner revient à orienter les flux symboliques avant même d’organiser les structures administratives. Les sciences de l’information et de la communication nous enseignent que toute bataille de l’information repose sur trois logiques : la production, la circulation et la réception. Dans le cas présent, Mimi Touré s’inscrit dans une posture de contre-attaque informationnelle. Ancienne Première ministre, elle connaît les codes de l’appareil d’État et maîtrise les leviers classiques de communication de crise. Mais elle est désormais hors du système, ce qui la place dans un espace intermédiaire : celui de la parole dissidente ayant perdu le canal institutionnel, mais jouissant encore d’un capital symbolique considérable. Sa stratégie repose donc sur une tactique d’inversion narrative : repositionner le discours de l’opposition historique (Sonko et Pastef) comme un nouveau pouvoir dévoyé, et s’ériger elle-même en conscience vigilante du système.

De l’autre côté, la coalition Diomaye Président et Ousmane Sonko jouent la carte de la légitimité populaire et du récit révolutionnaire. Leur communication repose sur l’imaginaire de la résistance : ils cherchent à maintenir la continuité du mythe originel du pastefisme — celui de l’intégrité, du peuple contre l’élite, de la justice contre le compromis. Mais cette position, devenue pouvoir d’État, se heurte désormais à un paradoxe : comment préserver la pureté du discours contestataire lorsqu’on est soi-même aux commandes ? La bataille informationnelle contre Mimi Touré révèle donc une tension interne à ce nouveau pouvoir : maintenir la cohérence symbolique d’un récit de libération tout en assumant la complexité pragmatique de la gouvernance. C’est là que la criticité de la situation émerge. Le concept d’analyse de criticité, emprunté aux sciences des systèmes complexes, désigne le point où une structure atteint un équilibre instable, susceptible de basculer sous la moindre perturbation. Dans l’écosystème informationnel sénégalais, cette criticité se manifeste par la sursaturation discursive : trop d’informations, trop de versions, trop de récits concurrents. Chaque camp cherche à occuper l’espace cognitif du citoyen, à imposer sa grammaire du réel. Le danger est double : d’une part, la politisation excessive du discours médiatique fragilise la rationalité collective ; d’autre part, la montée de la désinformation et du soupçon affaiblit la confiance dans toute institution, y compris celle du savoir. Pour comprendre la profondeur de cette bataille, il faut revenir à la structure des dispositifs d’influence. Les théoriciens de l’infopolitique — de Manuel Castells à Pierre Musso — ont montré que les sociétés contemporaines ne sont pas gouvernées seulement par la force ni même par la loi, mais par la circulation des signes.

Le pouvoir devient une fonction sémiotique : il appartient à celui qui parvient à imposer la signification dominante d’un événement. Dans ce sens, Mimi Touré et Ousmane Sonko se livrent moins à une querelle d’ego qu’à une lutte pour la définition du sens légitime du changement politique. Chacun veut s’approprier la narration du présent. Le cas de Mimi Touré illustre la sophistication croissante des tactiques informationnelles dans la sphère politique sénégalaise. Chaque communiqué qu’elle publie, chaque mot soigneusement pesé, fonctionne comme un acte de cadrage : elle déstabilise les alliances, suggère des fractures internes, évoque des trahisons potentielles. Elle ne cherche pas seulement à convaincre — elle veut fissurer la cohérence discursive du camp adverse. En cela, sa stratégie relève du narrative hacking : une technique bien connue dans les guerres de l’information où il s’agit d’introduire dans le discours de l’autre une perturbation symbolique capable de produire la dissonance cognitive.

Face à elle, Sonko et Diomaye, conscients du risque, tentent de verrouiller le récit à travers la verticalité de la communication présidentielle : centraliser les énoncés, éviter la dispersion des messages, maintenir une homogénéité symbolique. Cette stratégie, efficace à court terme, risque cependant de produire une rigidité informationnelle : à force de contrôler la parole, on finit par appauvrir la résonance du message. Or, dans une société hyperconnectée, la richesse du débat public repose sur la pluralité maîtrisée — non sur la censure implicite. C’est cette dialectique entre contrôle et ouverture qui déterminera la durabilité du pouvoir de Sonko et Diomaye. Mais il y a plus profond : la bataille informationnelle actuelle est aussi un symptôme d’un malaise civilisationnel plus large. Le Sénégal entre dans une phase de mutation du lien politique, où le capital symbolique et la maîtrise de l’information deviennent plus décisifs que la compétence administrative ou le programme économique. Nous assistons à l’émergence d’une économie attentionnelle du pouvoir : ce n’est plus celui qui agit le mieux qui gouverne, mais celui qui capte, canalise et entretient le flux d’attention collective. Dans cette économie, Mimi Touré joue sur la dissonance — elle se présente comme celle qui parle quand les autres s’autocensurent. Sonko, lui, incarne la rareté — il parle peu, mais chaque mot devient événement. Diomaye, quant à lui, occupe le terrain du discours mesuré, essayant d’équilibrer le mythe révolutionnaire et la responsabilité institutionnelle. La philosophie politique, relue à la lumière des sciences de l’information, nous oblige à dépasser la lecture superficielle de ces affrontements. Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement une bataille pour le pouvoir, mais une lutte pour la souveraineté cognitive. Le peuple sénégalais, saturé d’informations, devient l’objet de toutes les convoitises : on ne cherche plus à le convaincre, mais à le formater. Or, une démocratie mature ne peut survivre que si le citoyen conserve la maîtrise de son jugement — c’est-à-dire la capacité de distinguer le vrai du vraisemblable, l’analyse du récit, l’intention de la manipulation. Cette autonomie cognitive, aujourd’hui menacée, devrait être au cœur du débat public.

Si la bataille informationnelle « aura bien lieu », c’est parce qu’elle est déjà engagée à plusieurs niveaux : médiatique, politique, symbolique, et même algorithmique. Les réseaux sociaux sont devenus les champs de bataille de la nouvelle conflictualité politique. Chaque mot-clé, chaque vidéo virale, chaque manipulation d’image devient un projectile symbolique. Les stratégies de clustering — ces regroupements numériques d’opinions coordonnées — permettent de simuler des consensus, de créer l’illusion d’une majorité ou d’un rejet massif. Ainsi, la guerre de communiqués entre Mimi et Sonko n’est pas qu’une question de contenu, mais une question d’architecture cognitive : qui maîtrise les algorithmes de l’opinion ? qui comprend mieux la logique des réseaux ? qui sait transformer un micro-événement en onde de choc nationale ? Les sciences de l’information nous rappellent que, dans toute guerre de ce type, la victoire ne dépend pas seulement de la véracité, mais de la vélocité. Celui qui publie en premier, celui qui occupe le flux, impose la première interprétation. La vérité, dans l’espace numérique, n’est plus un absolu, mais un rythme. Le Sénégal est désormais pris dans cette temporalité accélérée où la rapidité de la réaction supplante la profondeur de la réflexion. Cette tendance, si elle n’est pas régulée, risque de réduire la politique à un théâtre d’ombres où les symboles se consument avant même que les idées ne puissent mûrir.

Dans cette perspective, la bataille informationnelle actuelle doit être pensée comme une opportunité de réinvention démocratique. Loin d’être un mal absolu, elle peut devenir un espace d’apprentissage collectif. Elle révèle à quel point la société sénégalaise a atteint un niveau de conscience critique où les citoyens ne se contentent plus de recevoir l’information : ils la produisent, la commentent, la déforment, la réapproprient. Ce processus, bien qu’anarchique, traduit une vitalité politique indéniable. Ce qu’il faut craindre, ce n’est pas la bataille elle-même, mais son instrumentalisation par des logiques de domination symbolique.

Philosophiquement, cette période rappelle le diagnostic de Michel Foucault sur les rapports entre savoir et pouvoir : celui qui détient la capacité de définir le discours acceptable détient, en réalité, la clé de la gouvernance. Mimi Touré le sait, et Sonko l’a compris. Entre eux, le combat n’est pas celui de la morale contre l’immoralité, mais de deux rationalités du pouvoir : l’une technocratique, rationnelle, expérimentée ; l’autre charismatique, intuitive, populaire. L’histoire du Sénégal politique s’écrit aujourd’hui à la jonction de ces deux matrices — entre la bureaucratie de la raison et la mythologie du peuple.Ainsi, enseigner au-delà des anecdotes suppose de lire la guerre de communiqués non comme un simple épisode politicien, mais comme le miroir d’une révolution silencieuse : celle de la cognition politique du peuple sénégalais. Le véritable enjeu n’est pas de savoir qui aura le dernier mot entre Mimi et Sonko, mais qui parviendra à transformer l’information en intelligence collective. Car la bataille informationnelle, en dernière instance, n’est pas un duel, mais un test : celui de la maturité d’une nation à penser son destin au-delà du vacarme de ses narrations. Et si le Sénégal, à travers cette épreuve, découvrait que sa véritable souveraineté n’est pas économique ni militaire, mais cognitive ? Que le futur du politique ne réside plus dans la conquête du pouvoir, mais dans la maîtrise de l’attention ? Alors la bataille informationnelle qui se joue aujourd’hui ne serait plus un drame, mais une initiation : l’apprentissage douloureux mais nécessaire d’une démocratie qui entre dans l’ère de la pensée critique partagée. La bataille informationnelle aura bien lieu, oui — mais peut-être, enfin, pour apprendre à penser ensemble.

Moussa SARR, Ph.D, Président Directeur Général, Chercheur principalLachine Lab – l’Auberge du centre de Liaison et Transfert Ndukur