Par le Dr Seydina Oumar Seye

Alors que le Sénégal et le continent font face à un endettement croissant, la lutte contre les flux financiers illicites apparaît non plus comme une option morale, mais comme une impérieuse stratégie économique pour financer son développement.

Le continent africain, berceau de la plus forte croissance démographique et d’un potentiel économique incontestable, est pris en tenaille entre deux forces destructrices : la corruption endémique et le fardeau insoutenable de la dette. Si la tentation est grande de les traiter comme des maux distincts, elles sont en réalité les deux faces d’une même pièce. Une hémorragie financière qui, si elle était stoppée, pourrait libérer les ressources nécessaires pour impulser une croissance inclusive et sortir de la spirale de l’endettement. Le cas du Sénégal, entre avancées et défis persistants, illustre ce combat décisif.

I. La Corruption : Une Ponction Massive sur les Ressources Nationales

La corruption n’est pas un délit sans victime. Ses conséquences sont quantifiables et dramatiques. Selon un rapport de l’ONU et de Global Financial Integrity, les flux financiers illicites qui quittent l’Afrique chaque année s’élèvent entre 50 et 89 milliards de dollars. Ce chiffre astronomique, largement alimenté par la corruption, la fraude fiscale et la criminalité, dépasse largement l’aide publique au développement (APD) reçue par le continent, qui s’établissait autour de 48,5 milliards de dollars en 2022 (OCDE).

Pour le citoyen lambda, cela se traduit concrètement par des écoles sans manuels, des centres de santé sans médicaments et des routes impraticables. L’indice de perception de la corruption (IPC) 2022 de Transparency International corrobore ce sombre tableau : la majorité des pays africains affichent un score inférieur à 50 sur 100, indiquant des niveaux de corruption perçue très élevés. Cet environnement décourage massivement l’investissement, privant les économies de capitaux essentiels. Une étude de la Banque Mondiale estime que la corruption peut réduire le taux de croissance annuel d’un pays de 0,5 à 1,0 point de pourcentage ( World Bank, 2023).

II. Le Piège de la Dette : Quand l’Emprunt ne Finance pas le Développement

Face à des besoins colossaux en infrastructures et en services sociaux, les États africains ont légitimement recours à l’emprunt. Mais ce mécanisme devient toxique lorsque les fonds sont détournés. Le Fonds Monétaire International (FMI) souligne que le ratio dette/PIB de l’Afrique subsaharienne est passé d’environ 30% en 2012 à près de 70% en 2025, un niveau jugé insoutenable pour de nombreux pays.

La question cruciale est : à quoi sert cette dette ? Lorsque des prêts contractés pour construire un hôpital ou une autoroute sont siphonnés par la corruption, l’État se retrouve avec une double peine : une dette à rembourser et aucun actif productif pour générer la croissance nécessaire à son remboursement. Cela crée un cycle vicieux : le manque de recettes fiscales (lui-même exacerbé par l’évasion fiscale des multinationales et des élites) oblige à emprunter à nouveau, alourdissant un peu plus le fardeau.

III. Le Lien Indissoluble : Comment la Corruption Alimente la Dette

Le mécanisme est implacable :

  1. Détournement des fonds empruntés : L’argent emprunté ne finance pas les projets prévus, annihilant leur retour sur investissement.
  2. Réduction des recettes fiscales : La corruption et les pots-de-vin facilitent l’évasion fiscale. La Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique (CEA) estime que le continent perd environ 50 milliards de dollars par an en flux financiers illicites liés à la seule évasion fiscale. Cette manne financière perdue oblige à combler le déficit par l’emprunt.
  3. Surfacturation des projets : La corruption gonfle artificiellement le coût des investissements publics. Un pont qui coûte 100 millions au lieu de 70 millions génère immédiatement 30 millions de dette improductive.

Ainsi, chaque dollar détourné par la corruption est un dollar qui devra être remboursé par les générations futures, sans que celles-ci n’en aient tiré le moindre bénéfice. C’est une véritable « ponction sur l’avenir ».

IV. Le Cas du Sénégal : Une Lutte Prometteuse aux Enjeux Colossaux

Le Sénégal, souvent cité en exemple pour sa stabilité démocratique, n’échappe pas à ce fléau. Son score à l’IPC de Transparency International (43/100 en 2022) montre que la perception de la corruption reste un défi. Le pays a connu une augmentation significative de sa dette publique, passée de 48,5% du PIB en 2019 à environ 76% en 2023 (FMI) et estimé présentement à +118% en 2025, en partie à cause de la pandémie et de la crise énergétique, mais aussi en raison d’une gestion opaque de certains grands projets et, in fine, le corollaire de la « dette cachée » entre autres défauts de non conformité de la gestion comptes publiques…

Cependant, Dakar a engagé des réformes saluées par ses partenaires. La création de l’Office National de Lutte contre la Fraude et la Corruption (OFNAC,2025), la mise en place de plateformes de dénonciation et une relative transparence dans la passation des marchés publics sont des pas dans la bonne direction. L’enjeu est désormais de renforcer l’indépendance et les moyens de ces institutions pour traduire en actes concrets la « tolérance zéro » affichée.

V. La Voie de l’Espoir : Stopper l’Hémorragie pour Investir dans l’Avenir

Les solutions existent et sont connues :

· Renforcer la gouvernance : Appuyer les institutions anti-corruption (comme l’OFNAC) et garantir leur indépendance.
· Transparence absolue : Rendre publics tous les contrats d’exploitation des ressources naturelles et les marchés publics, en s’appuyant sur des initiatives comme la Norme ITIE (Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives).
· Coopération internationale renforcée : Lutter contre les paradis fiscaux et récupérer les avoirs illicites, avec l’appui des pays du G20 et des institutions financières.
· Mobilisation des recettes internes : En luttant contre l’évasion fiscale, l’Afrique pourrait retrouver les 50 milliards de dollars par an qui lui font défaut. À titre d’exemple, cette somme représente plus de trois fois le montant des investissements nécessaires pour combler le déficit annuel en infrastructures du continent selon la Banque Africaine de Développement (BAD,2025).

En conclusion : Le Plus Grand Stimulus Économique est la Intégrité.

La conclusion est sans appel : stoper la corruption est le plan de relance le plus puissant et le plus durable dont dispose l’Afrique. Les dizaines de milliards de dollars qui fuient annuellement le continent représentent un capital qui, s’il était investi dans l’éducation, la santé, les énergies renouvelables et les infrastructures, transformerait radicalement le paysage économique et social.

Pour le Sénégal et ses pairs, l’alternative est claire. Soit persister dans un système où la corruption grève l’endettement et hypothèque l’avenir, soit opérer une rupture courageuse vers l’intégrité, la transparence et la reddition des comptes. Comme le soulignent des analyses du Boston Consulting Group, l’Afrique doit impérativement passer « d’une logique d’opportunités à une stratégie d’exécution ». La réussite de cette transition ne dépend pas de nouveaux prêts, mais de la volonté politique de mettre fin à la plus grande spoliation des richesses africaines : celle opérée de l’intérieur.

Dr. Seydina Oumar Seye