CRISE AU SEIN DU PASTEF
La guerre cognitive entre frères
Par Babou Biram Faye
« Quand deux frères se disputent le pouvoir, c’est la vérité qui perd la tête ».
Le Parti Pastef est en crise. La maison Pastef tangue. Non pas sous les assauts de ses adversaires politiques ni sous le poids d’un système qui l’a jadis combattu, mais bien sous les secousses internes d’une guerre invisible, insidieuse : une guerre cognitive entre frères d’armes.
Deux figures. Deux trajectoires. Un même combat, autrefois solidaire, désormais miné par les non-dits et les tensions sourdes.
L’un est Président, l’autre Premier ministre. Tous deux sont issus du même moule, forgés dans le brasier de l’injustice, portés par l’espoir populaire, unis par un même rêve d’un Sénégal nouveau. Mais aujourd’hui, les murs de la « Maison du peuple » résonnent de non-dits, d’egos froissés, de stratégies parallèles. Le compagnonnage Diomaye–Sonko, qui faisait jadis figure de tandem indestructible, semble s’être transformé en une cohabitation silencieusement conflictuelle. Et c’est dans les couloirs feutrés du pouvoir que se joue désormais une partie d’échecs où chaque mouvement, chaque parole, chaque silence est calculé.
Bassirou Diomaye Faye, Président de la République, légaliste, pondéré, institutionnel. Ousmane Sonko, Premier ministre, tribun populaire, radical et disruptif. Un tandem improbable, presque chimérique, qui a su catalyser l’espérance sénégalaise… jusqu’à ce que les lignes commencent à bouger. Trop vite. Trop tôt.
Une crise plus cognitive qu’idéologique
Ce qui se joue n’est pas un simple affrontement politique.
Ce n’est ni une scission déclarée, ni un clash médiatique. C’est bien plus subtil, plus sophistiqué :
Il s’agit d’une guerre des perceptions, des récits, des symboles, des regards, des codes. Une guerre des récits dans laquelle chaque geste compte, chaque prise de parole est décortiquée, chaque silence devient message.
Sonko incarne la rue, le peuple, la légitimité charismatique. Il veut garder la main, parler sans filtres, agiter les consciences.
Diomaye, lui, porte la légitimité institutionnelle. Il veut rassurer, pacifier, asseoir l’État de droit.
Alors que Sonko continue de vouloir incarner l’esprit de rupture, Diomaye s’efforce de construire la continuité dans la légalité. Deux postures, deux méthodes. Et, parfois, des interférences.
Les militants, eux, sont perdus. Les Sénégalais, eux, attendent. Ils n’ont pas élu une division. Ils ont élu un duo. Un projet. Une cohérence.
En ce moment, la cohabitation psychologique entre les deux pôles du pouvoir devient de plus en plus complexe. Le parti est tiraillé. Le gouvernement avance sur deux jambes… qui ne marchent plus toujours dans la même direction.
Pourtant, PASTEF est né pour rompre avec un système. Aujourd’hui, il est devenu ce système. Et la contradiction est cruelle. Les partisans de la première heure découvrent avec stupeur que le pouvoir ne se décrète pas : il se gère.
Et gérer, c’est parfois désenchanter.
Les « frères » ne s’affrontent pas frontalement. Ils se testent. Ils se jaugent. Ils se déstabilisent par mots interposés, par décisions feutrées, par gestes protocolaires ou déplacements symboliques. Le peuple, qui croyait avoir élu une équipe soudée, commence à percevoir les fissures. Et ces fissures, si elles s’élargissent, risquent d’engloutir ou perdre l’élan populaire.
Pastef risque de devenir ce qu’il a combattu : une machine politique prise au piège des luttes d’influence et de leadership. L’ennemi n’est plus extérieur. Il est interne, rampant, idéologique. Il porte les habits du ressentiment, du soupçon, du besoin de reconnaissance.
Le tandem Diomaye–Sonko a porté haut l’espoir d’un pays en quête de dignité. Il doit aujourd’hui se souvenir que le pouvoir n’est pas une fin. C’est un moyen. Et que l’histoire jugera non pas les discours, mais, les résultats. Non pas les clashs, mais les actes.
Le peuple sénégalais n’a pas élu une rivalité. Il a élu une responsabilité. Le temps est venu, pour les deux frères, de faire taire la guerre cognitive et de remettre le projet national au centre du débat.
L’État, entre gouvernance et parti
Au cœur de cette crise, une confusion : où s’arrête Pastef, où commence l’État ? Le pouvoir doit-il être gouverné par un parti révolutionnaire ou réformiste ? Diomaye veut incarner l’État républicain, sobre et responsable. Sonko, lui, continue de mobiliser les foules, parfois en contradiction avec les postures présidentielles. Entre eux, des cadres tiraillés, des militants déboussolés, et une opinion publique en alerte.
L’histoire regorge de mouvements politiques minés par leurs propres contradictions internes. Pastef peut-il éviter le syndrome des frères ennemis ? Le moment est venu de clarifier les rôles, de dépasser les logiques de leadership personnel, de servir le Sénégal avant de se servir du pouvoir.
Sinon, ce rêve collectif risque de se dissoudre dans une querelle de courants, d’égos et de trahisons feutrées. Le peuple n’a pas élu un duo, il a élu un projet. Il appartient aux «frères» de se retrouver. Avant que la guerre cognitive ne devienne une fracture politique irréversible.
Conseils d’un frère, descendant de Aguene et Diambogne.
BBF
