Par Babou Biram Faye
L’adoption de la loi d’orientation n°2022-10 du 19 avril 2022 relative au système national de planification marquait, à l’époque, une volonté de réorganiser l’action publique autour d’une architecture cohérente, intégrant tous les niveaux (national, sectoriel, territorial) et visant à corriger les lacunes du Plan Sénégal Émergent (PSE). Cette loi ambitieuse, votée sous le régime de Macky Sall, entendait introduire une planification rigoureuse, appuyée sur des mécanismes de suivi, d’évaluation, et de déconcentration renforcés. Sur le papier, tout semblait enfin aligné pour un développement harmonieux, équitable, et durable.
Mais voilà qu’arrive, en 2024, un autre projet : celui du Premier ministre Ousmane Sonko, dans son Plan de redressement économique, qui remet tout à plat et convoque une nouvelle lecture du développement national, reposant sur les forces productives locales, la souveraineté, et la rupture avec les dogmes libéraux.
Alors, que vaut la loi d’orientation dans cette nouvelle donne ? Est-elle compatible avec le nouveau paradigme impulsé par le chef du gouvernement ? Ou faudra-t-il une nouvelle réforme de la réforme ?
Et surtout, dans l’architecture actuelle du pouvoir exécutif sénégalais, qui du Président de la République ou du Premier ministre doit véritablement porter ce Plan de redressement économique ? La question est fondamentale, tant pour la cohérence de l’action gouvernementale que pour la lisibilité institutionnelle.
Une architecture technocratique face à une révolution politique
Le Plan de redressement économique du Premier ministre se veut disruptif, radicalement ancré dans une vision souverainiste et endogène. Il parle de reconstruire l’économie “à partir de nos territoires, de notre jeunesse, de nos ressources naturelles”, là où la loi de 2022 s’inscrit dans une logique de continuité institutionnelle. En réalité, cette loi était conçue pour encadrer le PSE, qui, bien que baptisé “émergent”, s’était aligné sur des logiques néolibérales, favorables aux investisseurs étrangers, au détriment des producteurs locaux.
La loi d’orientation 2022-10 institutionnalise le PSE comme “unique référentiel de la politique économique et sociale” (art. 24), un choix déjà obsolète dans le contexte actuel. Le projet d’Ousmane Sonko, quant à lui, considère le PSE comme un produit du système à déconstruire. Il préconise une autre matrice, fondée sur la souveraineté alimentaire, la justice sociale, et la priorité à l’économie nationale. Il ne s’agit plus seulement de planifier, mais de transformer.
Du centralisme intelligent à la décentralisation productive
La loi de 2022 tente d’articuler planification et aménagement du territoire à travers une multiplication d’outils (PDC, PDD, PNADT, PAP, PTIP…). Elle introduit la notion de schéma de cohérence territoriale (SCOT), de commissions territoriales de planification (CTPSE), et de conférences territoriales. L’objectif était louable : décloisonner les niveaux de gouvernance et impliquer davantage les territoires.
Mais, le « Plan Sonko » va plus loin. Il ne se contente pas de décentraliser l’exécution : il veut transférer le pouvoir économique aux territoires eux-mêmes. Il parle d’incubateurs locaux, de marchés régulés par les collectivités, de souveraineté foncière et agricole. Il ne s’agit plus d’articuler, mais de libérer le potentiel territorial et de réinjecter l’État là où il s’était retiré.
Une gouvernance axée sur les résultats ou sur la rupture
Le principe de “gestion axée sur les résultats” (GAR) est au cœur de la loi d’orientation. Celle-ci prône une rigueur technocratique, avec des indicateurs, des revues annuelles, des évaluations ex ante, etc. Mais ces instruments, largement inspirés par les bailleurs internationaux, ont montré leurs limites. On planifie, on évalue… mais sans impact réel sur la pauvreté ou l’emploi massif des jeunes.
Le projet de redressement du gouvernement actuel refuse cette logique quantitative et linéaire. Il préfère l’audace politique à la conformité statistique. Il repose sur des réformes courageuses, comme la fiscalité souveraine, la nationalisation stratégique ou la redéfinition des rapports avec les multinationales.
Changer la loi ou l’appliquer autrement ?
La loi de 2022 n’est pas un obstacle en soi. Elle offre un cadre rigoureux, mais perfectible. Toutefois, si elle continue à être perçue comme le prolongement du PSE, elle sera tôt ou tard remplacée. Le projet de redressement porté par Ousmane Sonko nécessite, pour réussir, non seulement de nouveaux instruments économiques, mais, aussi une refonte du logiciel juridique et administratif.
Et là, surgit une question subsidiaire, mais assez critique. Qui du Premier Ministre ou du Président de la République doit porter, légalement, ce Plan de redressement économique? Cela doit être aussi clarifié: une réforme aussi structurante peut-elle reposer uniquement sur le chef du gouvernement, ou doit-elle être portée conjointement, voire en priorité, par le Président de la République ? Dans un régime encore marqué par une présidentialisation rampante, la question reste ouverte.
Cette question touche à la hiérarchie des responsabilités exécutives dans un régime politique comme celui du Sénégal, surtout dans le contexte actuel où le Premier ministre Ousmane Sonko incarne une rupture forte tout en cohabitant avec le Président Bassirou Diomaye Faye, élu au suffrage universel direct.
En théorie constitutionnelle, le Président de la République, chef de l’État, définit les grandes orientations de la politique de la Nation (article 42 de la Constitution sénégalaise). Il est garant des institutions, de l’indépendance nationale, de l’intégrité du territoire.
Le Premier ministre, lui, est le chef du gouvernement (article 49), dirige l’action du gouvernement et met en œuvre la politique de la Nation, dans le respect des orientations présidentielles.
Donc, le plan de redressement économique, en tant que politique globale, devrait être validé ou au minimum approuvé et porté par le Président, même s’il est conçu, piloté et engagé politiquement par le Premier ministre et son équipe.
En pratique,.dans le contexte actuel, le plan de redressement économique, décliné par Ousmane Sonko, repose sur un projet politique fort, souvent présenté comme une extension du programme présidentiel de la coalition DiomayePrésident. Même s’il s’en empare dans le discours, ce plan s’inscrit dans la politique globale du Chef de l’État (Diomaye), élu sur la même base programmatique ;
mais est décliné, dans le cadre opérationnel, par le Premier ministre, en tant que responsable gouvernemental.
Par conséquent, le parrainage institutionnel revient, en a principe, au Président de la République, car le plan engage l’État et les institutions.
Mais, le leadership politique, technique et opérationnel est celui du Premier ministre, qui le porte devant la Nation, l’Assemblée Nationale, les bailleurs et les territoires.
En somme, la question n’est pas simplement de planifier autrement, mais de penser autrement. Et de gouverner autrement.
Babou Biram Faye
Journaliste communicant, analyste politique
