Il y a des instants où des hommes, par leur seul génie, font vaciller les murs de la discrimination. Le Sénégal, modeste par sa taille, immense par ses âmes, a donné au monde des figures qui ont renversé les dominations symboliques, brisé les carcans de l’ordre établi et hissé bien haut les couleurs de l’émancipation. Chacun d’eux, dans son domaine, a affirmé la grandeur du possible africain.
Elhadj Omar Tall : le savant insurgé
Il n’avait pas besoin de l’approbation des sommités d’Al-Azhar pour exister. Elhadj Omar Tall affronta, au cœur du monde musulman, les plus hautes autorités théologiques, affirmant la validité du savoir islamique produit en Afrique de l’Ouest. Il revendiquait une pensée autonome, audacieuse, révolutionnaire, dans la science comme dans la politique.
Son œuvre et ses combats témoignent d’un islam africain assumé et créatif.
Batling Siki : le poing levé de la dignité
Sur un ring new-yorkais en 1922, Batling Siki, fils de Saint-Louis, abat le héros blanc Georges Carpentier. Mbarick Fall de son vrai nom devient le premier Africain champion du monde de boxe, forçant l’Europe à reconnaître ce qu’elle refusait d’admettre : la supériorité n’est pas héréditaire, elle se prouve. Son triomphe est une claque portée aux préjugés raciaux, un coup de poing dans l’arrogance coloniale et raciste.
Blaise Diagne : la voix dans le temple du pouvoir
Premier député noir élu à l’Assemblée nationale française en 1914, Blaise Diagne impose la présence de l’Africain au cœur de la République coloniale. Il renverse les rapports de force symboliques, use des lois de l’oppresseur pour défendre les opprimés. Dans l’hémicycle, il fait entendre les voix étouffées des « indigènes » et ouvre la voie à l’égalité politique.
Baba Sy : Le stratège invisible
Champion du monde officieux de jeu de dames en 1959, Baba Sy, autodidacte génial, bouscule les maîtres européens de la discipline. Le Grand maître triomphe sans arrogance, par le simple éclat de son esprit et la finesse de ses stratégies. À travers lui, l’Afrique montre qu’elle pense en silence, qu’elle calcule avec élégance, et qu’elle gagne avec humilité, même en solitaire devant un parterre d’adversaires.
Cheikh Anta Diop : Le pharaon des savoirs
Au Colloque du Caire en 1974, face à une assemblée d’égyptologues occidentaux souvent hostiles, Cheikh Anta Diop impose une vérité cachée : l’Égypte ancienne est nègre dans sa langue, sa culture, sa population. Avec rigueur scientifique, il déconstruit les mythes, brandit les preuves linguistiques, anthropologiques et historiques, et impose une nouvelle lecture de l’histoire humaine. Il n’a pas seulement réhabilité l’Afrique : il a réécrit l’histoire du monde. Le Sénégal parlait par sa voix. Et l’Occident, pour une fois, dut écouter.
Les Lions de 2002 : Le football comme revanche symbolique
Le 31 mai 2002, à Séoul, le Sénégal bat la France, championne du monde en titre. Papa Bouba Diop marque le premier but du troisième millénaire, dans une célébration empreinte de mémoire et de dignité. Ce but n’est pas qu’un exploit sportif : c’est un acte de justice historique, une revanche sans violence, une leçon d’élégance et de fierté.
L’ombre vaincue, la grandeur assumée
Chacun de ces actes, chacune de ces victoires, est une pierre ôtée du mur de la mise en dépendance. Leurs noms forment une lignée : Elhadj Omar, Blaise Diagne, Batling Siki, Baba Sy, Cheikh Anta Diop, Papa Bouba Diop… Ils incarnent une autre idée du Sénégal. Non pas périphérique, mais centrale. Non pas suiveur, mais initiateur.
Ils nous enseignent que l’émancipation ne se négocie pas : elle s’impose par le mérite, le savoir, le courage et la vision.
Ils ont montré la voie. À nous désormais d’y marcher, fiers et lucides.
Madou KANE

