Ils ont mis en lumière ce qui pourrait ressembler à des retards, des approximations, des flous dans l’exécution d’un projet public colossal. Ils ont interrogé, au conditionnel, les écarts entre les fonds mobilisés et les infrastructures livrées. Pour cela, ils sont aujourd’hui poursuivis pour diffamation par une entreprise citée dans leur reportage. Ce n’est pas le chantier qui est appelé à s’expliquer, mais ceux qui ont voulu comprendre ce qu’il recouvre.

Cette chronique ne juge personne. Elle questionne un glissement : peut-on encore enquêter, honnêtement et prudemment, sans que la justice ne se retourne contre ceux qui interrogent ? Ils s’appellent Abdoulaye Cissé et Pape Sané. Deux figures bien connues de la presse sénégalaise. Deux plumes au service d’une information exigeante, rigoureuse, souvent dérangeante, toujours nécessaire. Depuis des années, ils arpentent les angles morts de l’actualité nationale, éclairent ce que d’autres préfèrent taire, donnent à voir ce que le pouvoir camoufle. Aujourd’hui, c’est leur engagement qui est mis en accusation. Et derrière cette procédure judiciaire, c’est une certaine idée du Sénégal qu’on tente d’affaiblir.

Ce qui leur est reproché ? Un documentaire d’enquête. Une production audiovisuelle documentée, fouillée, consacrée à la ville nouvelle de Diamniadio. À travers images, témoignages, archives et recoupements, leur travail interroge — sans accuser — les incohérences, retards et dérives présumées ayant jalonné ce programme d’envergure nationale. À aucun moment il ne conclut à une culpabilité. Il formule des observations, suggère des pistes, pose les bonnes questions. Il met en débat une réalité que beaucoup vivent, que d’autres constatent, mais que peu osent nommer.

Parmi les sociétés mentionnées figure Ecotra, qui conteste la véracité de certaines informations, affirmant ne pas être liée au site filmé, ni avoir encaissé les montants estimés.

En réaction, elle engage une action en diffamation. Le geste est lourd de symboles. Car il ne s’agit pas ici d’un simple désaccord technique : c’est une certaine forme de journalisme —rigoureux, critique, indépendant — qui se retrouve sur la sellette. Ce n’est pas seulement le sort de deux professionnels de la presse qui se joue dans cette affaire, mais une certaine conception de la vie démocratique. Informer, interroger, contextualiser l’usage des ressources publiques n’est pas une dérive : c’est une responsabilité.

En ciblant Abdoulaye Cissé et Pape Sané, c’est la légitimité même de la presse d’intérêt public qu’on met en doute. Or, dès lors qu’un acteur intervient dans la sphère des contrats étatiques, il s’expose légitimement à l’examen. Les tribunaux peuvent trancher un litige. Mais ils ne devraient pas dissuader la recherche d’éclaircissements. Le droit de savoir, lui, ne se négocie pas.

Dans ce débat, l’essentiel est parfois noyé dans le détail. Or, il est utile de le rappeler : ce qui trouble les citoyens, ce n’est pas qu’un nom ait été évoqué. C’est que des milliards aient été investis sans résultats tangibles à la hauteur des ambitions affichées. Que des marchés aient été attribués dans l’opacité. Que des infrastructures demeurent inachevées. Que des routes débouchent sur le néant. Et que, face à ces incohérences, ceux qui les documentent soient placés en position d’accusés.

Dans un État de droit, toute partie mise en cause, même indirectement, a le droit de se défendre. Mais se défendre ne signifie pas réduire au silence. Se défendre ne signifie pas criminaliser le doute. Ecotra est fondée à exposer ses arguments, à produire ses preuves, à exiger des corrections si nécessaire. Mais rien, absolument rien, ne justifie qu’une démarche d’enquête soit assimilée à une faute. Car la liberté d’informer ne saurait être conditionnée par la sensibilité des intéressés. Si ceux qui posent les bonnes questions deviennent les cibles, alors bientôt il ne restera plus que des chroniques inoffensives, des articles lissés, des récits sans aspérité. Et c’est l’espace civique lui-même qui en sortira appauvri.

Des figures comme Pape Alé Niang, Abdoulaye Cissé et Pape Sané ne se sont pas tournées vers l’investigation par posture contestataire. Elles s’y sont engagées parce qu’il fallait combler un vide. Un vide d’information fiable, d’accès aux données publiques, de transparence sur les décisions engageant la collectivité. En allant là où l’État garde le silence ou refuse de rendre compte, ces journalistes ont redonné sens à une fonction essentielle du métier : rendre visibles les angles morts de la République. Ce qu’ils documentent ne relève pas du sensationnalisme : ce sont des faits, des manques, des contradictions qui, autrement, resteraient hors de portée du citoyen. Et c’est précisément ce travail d’utilité publique que certains aimeraient aujourd’hui faire taire.

Ce qui rend cette séquence plus préoccupante encore, c’est le silence des institutions. Les responsables publics, garants de la bonne exécution des projets nationaux, portent une responsabilité majeure dans le climat de suspicion qui entoure certains contrats. Leur mutisme face à cette procédure est un aveu d’absence. Car défendre la presse, ce n’est pas flatter les journalistes : c’est défendre un contre-pouvoir essentiel. Le journalisme d’investigation, pour tenir sa place, a besoin d’un cadre protecteur : des lois claires, des mécanismes indépendants, une justice équitable, une solidarité civique. Sans cela, les rédactions deviendront des cibles. Et ceux qui devraient démontrer leur intégrité, au lieu de faire preuve de transparence, se retrancheront derrière des intimidations procédurales. Cette dérive, si elle se normalise, fera plus de mal à la démocratie que n’importe quel reportage.

L’opinion publique, elle, observe. Elle mesure les absences, déchiffre les silences, évalue les réflexes défensifs. Et si les institutions désertent leur devoir de protection des libertés fondamentales, les citoyens finiront par y suppléer. Ils soutiendront ceux qui osent parler, et rejetteront ceux qui confondent critique et hostilité. Il est encore temps d’éviter ce basculement. Il est encore possible de choisir la transparence plutôt que la méfiance. Il ne s’agit pas ici de soustraire la presse à l’examen. Il s’agit de rappeler que dans une société qui aspire à rompre avec les zones grises, l’enquête honnête doit rester une possibilité. Ce n’est pas un privilège. C’est une nécessité. Dans un contexte politique qui fait de la transparence une priorité affichée, empêcher l’interrogation, c’est trahir la promesse de rupture.

À l’heure où les citoyens réclament plus de lisibilité dans l’action publique, plus de rigueur dans l’usage des deniers communs, plus de clarté sur la commande étatique, la presse d’investigation n’est pas un luxe : c’est une exigence démocratique. Ceux qui la pratiquent avec méthode doivent être protégés, écoutés, respectés. Ce sont eux qui maintiennent vivante l’exigence de redevabilité. Si cette plainte aboutit, elle créera un précédent redoutable. Elle dira à toute la profession : « Interrogez à vos risques et périls. » Et c’est ce glissement que nous devons collectivement refuser. Car une République ne se construit pas dans l’intimidation, mais dans le débat, la contradiction assumée, et la lumière faite sur les affaires publiques. Être aux côtés d’Abdoulaye Cissé et Pape Sané, ce n’est pas faire corps avec des individus. C’est refuser qu’en interrogeant les puissants, on prenne le risque d’être puni. C’est affirmer qu’un État ne peut vouloir la transparence et craindre ceux qui l’exercent.

Hady TRAORE, Expert-conseil

Gestion stratégique et Politique Publique-Canada

Fondateur du Think Tank : Ruptures et Perspectives

hadytraore@hotmail.com