Par Waali Laasuk Fay – Doudame, Fatick

Je suis à Doudame. Je suis au sein de mes racines primaires et primordiales. Au creux des Arbres Noirs, dans la clarté du jour et la densité quantique de la nuit. Je suis revenu, comme les lamantins, à la source.

Je suis à la retraite. Donc vieux. Et dans cette Afrique qui se veut jeune, je suis devenu obsolète. Non pas parce que mes idées sont dépassées, mais parce que mon âge suffit à me disqualifier. Le continent qui manque cruellement de matière première humaine — de formateurs, de passeurs, de tisseurs de sens — préfère glorifier la jeunesse sans transmission, sans initiation, sans mémoire.

Amadou Hampâté Bâ nous avait prévenus : « Chaque vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. » Aujourd’hui, les flammes sont partout. Et les bibliothèques, elles, s’effondrent dans le silence.

Sur un plateau télé, j’ai vu un jeune dire — à l’égal de son père — « Tu es obsolète. » Non pas dans un débat d’idées, mais dans une logique d’effacement. Ce n’est pas parce que la politique africaine peine à offrir à sa jeunesse une formation adéquate, une vision, un avenir structuré, qu’elle doit enterrer sa génération mûre. Ce n’est pas parce qu’on ne sait pas quoi faire des jeunes qu’on doit cesser d’écouter les anciens.

Je suis vieux, oui. Mais dès le début des années 2000, j’introduisais en pratique l’intelligence artificielle avec des bots conversationnels. En 2010, j’étais orphelin dans le comité d’organisation de la 16e rencontre LPAR (Logic for Programming Artificial Intelligence and Reasoning) à Dakar — la première tenue en Afrique, sponsorisée par Microsoft et la US Navy. Une rencontre pionnière, rassemblant la crème de la recherche en intelligence artificielle des plus hautes universités de 53 pays. Une constellation de savoirs, et moi, là, au cœur du dispositif. Gavé d’années, certes, mais à des années-lumière de tant de jeunes pousses qui veulent pousser sans père ni mère.

Actuellement, en plus du travail pour donner un corpus à l’IA en langues nationales, j’ai embrassé la Singularité, revu la conscience et ouvert le battant du quantique pour laisser la brise embrasser les fins rideaux des Chants à venir, bercés par des tam-tams de binoqubits.

On parle de souveraineté. On la scande dans les discours, on l’imprime sur les banderoles. Mais on ne sait pas la conjuguer. Car la souveraineté ne se décrète pas : elle se construit, elle se transmet, elle s’incarne. Et sans les anciens, sans les bibliothèques vivantes, elle n’est qu’un slogan creux, une coquille vide.

L’Afrique consomme. Elle imite. Elle s’approprie les formes sans en comprendre les fondements. Elle se donne la part médiocre de la modernité : celle du paraître, du gadget, du bruit. Elle oublie que l’innovation ne vient pas de la nouveauté, mais de la profondeur. Et cette profondeur, elle est dans les voix lentes, dans les silences habités, dans les mémoires longues.

Dans cette Afrique, un dirigeant âgé — non pas pour sa vision, mais pour son âge — serait jugé inapte. Voilà le paradoxe : nous rejetons ce que les autres valorisent. Nous brûlons nos bibliothèques pendant que d’autres les restaurent.

Je ne suis pas nostalgique. Je suis en colère. Une colère douce, mais tenace. Une colère qui veut réveiller, non punir. Car il est encore temps. Temps de réapprendre à écouter. Temps de réhabiliter les anciens comme architectes de sens. Temps de faire de la jeunesse un projet, non une idole.

Il y a deux sources d’apprentissage : a posteriori et a priori. Mais c’est l’à posteriori qui est la mamelle de l’à priori. C’est lui qui forge et développe la force analytique des moments à venir et de leurs événements. Comme la nuit devient voile transparent pour le Saltiki, c’est l’expérience — lente, rugueuse, vécue — qui rend possible la vision, la projection, la souveraineté. Et cette expérience, elle vit dans les bibliothèques humaines que nous brûlons trop vite.

Saint-John Perse l’exprimait avec une lucidité poétique :
« Aussi loin que la science recule ses frontières, et sur tout l’arc étendu de ces frontières, on entendra courir encore la meute chasseresse du poète. Car si la poésie n’est pas, comme on l’a dit, “le réel absolu”, elle en est bien la plus proche convoitise et la plus proche appréhension, à cette limite extrême de complicité où le réel dans le poème semble s’informer lui-même. »

Ainsi, ce que nous appelons vieillesse n’est pas un recul, mais une avance. Une motte d’argile façonnée par le temps, qui précède la science comme la semence précède la moisson. Le poète, comme l’ancien, n’est pas derrière : il est devant, dans l’ombre portée du futur.

Et parfois, on mélange. On croise les phonèmes, on tord les syntaxes, on fait danser le Seereer avec le français. On dit “e rire Waali” — et on rit, oui, mais on rit en spirale, en mémoire, en résistance. Car ce mélange n’est pas une faute : c’est une forme. Une forme de souveraineté phonétique, une manière de dire que nos langues ne sont pas mortes, qu’elles s’infiltrent, qu’elles infusent. Et moi, Waali, je ris. Je ris comme on forge. Je ris comme on fend le silence. Je ris comme on écrit.

Je ne suis pas obsolète. Je suis un témoin. Un passeur. Un tisseur. Et tant que ma voix peut encore résonner, je continuerai à dire : l’Afrique ne sera souveraine que lorsqu’elle saura conjuguer le passé au présent, et le présent à l’avenir.