Chaque week-end, des millions d’auditeurs suivent avec intérêt l’émission « Le Débat africain » sur RFI. C’est une tribune de qualité, ouverte aux voix du continent, où s’expriment des experts, des chercheurs et des responsables africains sur les grands enjeux du moment.Mais une question mérite d’être posée : pourquoi l’avoir appelée « Le Débat africain » ?
Un titre qui interroge plus qu’il ne choque
Ce choix lexical, en apparence neutre, porte une charge symbolique qu’il convient d’examiner sereinement.Le mot « africain » désigne ici un cadre géographique, mais il véhicule aussi une nuance implicite : celle d’un débat à part, périphérique, ou “autre” que le débat global.On ne parle jamais de « Débat européen » ni de « Débat asiatique ». En nommant ainsi l’émission, RFI installe, sans le vouloir, une distinction de nature : comme si les débats venus d’Afrique ne pouvaient pas être universels. Or les sujets traités — gouvernance, sécurité, économie, climat — concernent directement la planète entière. Ce n’est pas un débat africain, c’est le débat du monde vu depuis l’Afrique. Les mots ne sont jamais neutres. Ils façonnent l’imaginaire collectif. Nommer une émission « Le Débat africain » revient à reconnaître la place du continent, tout en le maintenant dans une catégorie séparée. Cela crée des frontières mentales : pour certains auditeurs étrangers, c’est “l’émission des autres” ; pour certains Africains, c’est un cadre trop étroit pour des idées pourtant universelles. Aujourd’hui, l’Afrique n’est plus un sujet à commenter : elle est un acteur stratégique global — sur les plans énergétique, démographique, culturel et spirituel. Elle influence la trajectoire du monde.
Pour une Afrique qui débat avec le monde, pas seulement sur elle -même
Je connais bien cette émission. J’y ai été invité, il y a plusieurs années, à l’époque où Alain Foka en assurait la présentation. Le débat portait sur l’intervention militaire française au Mali.Ce jour-là, j’étais aux côtés d’un général de l’armée française, et j’avais soutenu, avec respect mais fermeté, que cette opération allait buter sur ses propres limites politiques et stratégiques.Les faits, quelques années plus tard, m’ont donné raison. Cette expérience m’a convaincu d’une chose : l’Afrique n’a pas besoin d’être “commentée”, elle a besoin d’être écoutée.Il ne s’agit pas ici de dénigrer une émission qui a su donner la parole à des voix africaines trop souvent absentes des grands médias.Mais il est temps que le langage évolue, que l’on passe d’une logique descriptive à une logique participative, où l’Afrique débat avec le monde plutôt que devant lui.
Repenser le langage : de « débat africain » à « débat : l’Afrique et le monde »
Quelques alternatives pourraient être envisagées :« Débat : l’Afrique et le monde »« Regards croisés depuis l’Afrique »« L’Afrique pense le monde »« Voix d’Afrique, regards du monde »Changer un mot, c’est parfois changer un paradigme.L’Afrique ne demande pas qu’on lui fasse de la place : elle en occupe déjà une.Encore faut-il que les mots utilisés pour en parler cessent de la présenter comme une périphérie du monde, et la reconnaissent enfin comme un centre de pensée, de solution et d’équilibre.
